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6/10 [DOSSIER] Quand la peur réduit les femmes au silence : les VBG, un frein au développement

2 septembre 2026
6/10 [DOSSIER] Quand la peur réduit les femmes au silence : les VBG, un frein au développement
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Au Togo, malgré les avancées juridiques et les nombreuses initiatives de lutte contre les violences basées sur le genre, les VBG restent une réalité préoccupante. Derrière chaque violence, il y a une femme, une fille, une famille, mais aussi une communauté fragilisée. Au-delà des souffrances individuelles, ces violences ont des conséquences sur l’autonomie, l’éducation, l’activité économique et la participation des femmes à la vie communautaire. Elles fragilisent ainsi la cohésion sociale et constituent un véritable frein au développement. À travers des témoignages de victimes et des analyses d’experts, ce dossier démontre comment les violences basées sur le genre entravent le développement communautaire et la cohésion sociale.

Violences conjugales, mutilations génitales féminines, mariages forcés, harcèlement sexuel ou encore violences psychologiques et émotionnelles : les violences basées sur le genre (VBG) demeurent une réalité préoccupante à travers le monde, notamment au Togo.

Selon un rapport historique publié en novembre 2025 par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et les Nations Unies, la violence à l’égard des femmes reste l’une des crises les plus anciennes et les moins prises en compte dans le domaine des droits humains, très peu de progrès ayant été enregistrés en deux décennies.

Près d’une femme sur trois – soit environ 840 millions de femmes dans le monde – est victime de violences conjugales ou sexuelles au cours de sa vie, un chiffre qui a, à peine changé depuis 2000.

Selon les résultats de l’enquête d’Afrobarometer au Togo en mars 2022, conduite par le Center for Research and Opinion Polls (CROP), la violence sexiste est une réalité au Togo : près de trois femmes sur 10 (29%) ont subi des violences physiques depuis l’âge de 15 ans.

Au Togo, près de trois femmes sur dix déclarent avoir subi des violences physiques depuis l’âge de 15 ans, selon une enquête d’Afrobarometer publiée en 2022 (Image Illustrative) Source: Nigeriango

Les récits de survivantes qui ont accepté de livrer leur expérience à EkinaMag en sont une illustration. Des témoignages qui révèlent l’ampleur et la diversité des violences auxquelles les femmes et les filles peuvent être confrontées.

Des violences aux visages multiples, des vies profondément bouleversées

Victime de harcèlement sexuel à l’Université de Lomé, la professeure Koutchoukalo Tchassim, du Département des lettres de l’Université de Lomé, a accepté témoigné sans langue de bois à EkinaMag de cette période douloureuse de son parcours.

« Au départ, j’ai regretté d’avoir choisi de revenir continuer mes études. C’était vraiment un traumatisme. […] Mais j’ai continué à me battre et, à un moment donné, j’ai pu surmonter ce traumatisme », témoigne-t-elle.

Au-delà du traumatisme, elle évoque les pressions exercées sur certaines étudiantes et doctorantes par des enseignants en position d’autorité. Menaces, chantage à la validation et peur des représailles peuvent conduire les victimes à se taire.

« Si tu ne veux pas, tu ne vas pas valider », rapporte-t-elle, décrivant un système de pression qui rend la dénonciation particulièrement difficile.

Une réalité qui se retrouve également dans le parcours de Farida, victime de violences conjugales pendant quinze ans.

Mariée à 18 ans, elle abandonne ses études pour répondre aux attentes de son conjoint, qui souhaitait avoir une femme au foyer. Après deux années, elle décide toutefois de reprendre sa formation. Une décision qui va, selon son témoignage, déclencher une série de violences.

« Monsieur n’était pas d’accord d’avoir une femme qui le dépasse en études depuis le mariage et qui continue encore d’avancer. C’est là que les violences ont commencé », explique-t-elle.

Pendant quinze ans, Farida dit avoir vécu des violences conjugales avant de décider de rompre avec cette situation (Image Illustrative)
Source: Dailyo

Pendant quinze ans, Farida a vécu au rythme des coups, des disputes et des périodes de séparation temporaires. Jusqu’au jour où elle décide de mettre fin à cette situation. « Lorsque les coups étaient de trop, je me suis arrêtée et j’ai dit non », confie-t-elle.

Deux parcours différents, mais une même réalité : les violences basées sur le genre ne détruisent pas seulement des vies individuelles. Elles compromettent aussi l’éducation, l’autonomie, la participation sociale et économique des femmes, tout en fragilisant les familles et les communautés.

Des conséquences qui touchent toute la société

Les VBG entraînent des blessures physiques, des traumatismes psychologiques, des difficultés économiques, des abandons scolaires et une perte d’autonomie. Leurs effets se répercutent bien au-delà des victimes.

Selon M. Atchali Mansamisso, juriste au ministère des Solidarités, du Genre, de la Famille et de la Protection de l’Enfance, ces violences ont notamment un coût économique important.

« Les victimes de violences sont parfois frappées d’incapacités de travail. Elles ont un mauvais rendement professionnel qui conduit à la perte d’emplois. Tout ceci constitue un frein au développement, sans compter les coûts des soins de santé et des procédures pénales. Les revenus des ménages sont considérablement atteints », souligne-t-il.

Les répercussions sont également sociales et familiales : déperdition scolaire des enfants, agressivité, délinquance, dépendance à l’alcool, divorces, séparations, stigmatisation ou encore rejet par la communauté. À terme, ces situations peuvent fragiliser durablement la cellule familiale.

Au niveau communautaire, les conséquences se traduisent aussi par une moindre participation des femmes à la vie économique et aux espaces de décision.

Pour Mme Manuella Kobonon, chargée de projet au Centre de documentation sur les droits de l’homme (CDFDH), « les violences réduisent la participation économique des femmes, fragilisent leurs familles, compromettent l’éducation des enfants et alimentent les inégalités ».

La lutte contre les VBG apparaît ainsi comme un enjeu de développement durable. « La lutte contre les VBG n’est donc pas seulement une question de protection des droits humains, c’est également une condition essentielle du développement durable », insiste-t-elle.

Mme Ginette Adekambi, directrice exécutive du GF2D, observe pour sa part que la peur peut conduire certaines femmes à se retirer des réunions, des formations et des espaces publics.

« Quand les jeunes filles subissent les violences à l’école, elles finissent parfois par décrocher purement et simplement. Moins elles participent, moins la communauté bénéficie de leurs idées, et plus les inégalités se creusent », souligne-t-elle.

Elle résume l’enjeu en une phrase : « On ne peut pas parler de développement dans un village ou un quartier où la moitié des habitants vit dans la peur. »

Lutter contre les VBG, c’est donc aussi préserver le capital humain, soutenir l’autonomie des femmes, protéger les familles et favoriser leur pleine participation à la vie communautaire. Des conditions essentielles pour renforcer la cohésion sociale et construire un développement durable.

Par ailleurs, lorsque les relations familiales se détériorent, les tensions peuvent s’étendre aux familles élargies et à l’ensemble de la communauté. Des rancœurs, des divisions et des conflits peuvent alors apparaître entre ceux qui souhaitent dénoncer les violences et ceux qui préfèrent préserver les habitudes et les normes sociales existantes.

Mme Ginette Adekambi évoque cette dimension souvent invisible des VBG. « Ça peut créer de vraies tensions. Quand une affaire est réglée “à l’amiable”, comme on dit, sans que la victime ou sa famille se sente entendue, ça laisse des rancœurs entre les deux familles, parfois pour des années. Et on voit aussi des tensions entre ceux qui veulent faire bouger les choses et ceux qui préfèrent garder les habitudes telles qu’elles sont », affirme-t-elle.

Ainsi, les VBG constituent également une menace pour la cohésion sociale. En fragilisant les familles, elles peuvent contribuer à créer des divisions qui s’installent durablement au sein des communautés.

Un cadre juridique important, mais des défis persistants

Le Togo dispose de plusieurs instruments juridiques destinés à protéger les droits fondamentaux et à réprimer différentes formes de violences basées sur le genre.

Cependant, l’existence des textes ne suffit pas à elle seule à éradiquer les violences. Leur application reste confrontée à plusieurs difficultés, notamment le manque de ressources, l’insuffisance des structures d’accueil, la persistance des préjugés et la faible dénonciation de certaines violences et également l’impunité.

Pour Mme Ginette Adekambi, il est nécessaire de renforcer les mécanismes existants. « On plaide depuis longtemps pour un financement plus stable et plus important des structures d’accueil, surtout en milieu rural où il n’y a presque rien. Il faut aussi renforcer la formation des magistrats et des forces de sécurité pour qu’un accueil de victime ne soit plus une loterie selon la personne qu’on a en face de soi. L’éducation à l’égalité devrait être intégrée partout à l’école, pas seulement dans quelques projets pilotes », souligne-t-elle.

Elle insiste également sur la nécessité d’une meilleure coordination entre les différents services afin d’éviter qu’une victime soit obligée de raconter son histoire à plusieurs reprises.

Du côté du ministère chargé des Solidarités, du Genre, de la Famille et de la Protection de l’Enfance, le manque de ressources financières demeure également un défi majeur.

« Le défi majeur rencontré par le ministère dans la lutte contre les VBG est le manque de ressources financières pour la mise en œuvre des actions. Il faut également relever la persistance des préjugés et des discriminations, surtout à l’égard des femmes. On ne peut non plus oublier le manque de dénonciation des violences, surtout du viol, malgré les activités de sensibilisation », explique M. Atchali Mansamisso.

Agir sur plusieurs fronts pour faire reculer les violences

Pour l’organisation GF2D, aucune solution unique ne permettra de venir à bout du phénomène. Il faut agir simultanément sur plusieurs fronts : faire appliquer les lois existantes, renforcer l’autonomisation économique des femmes, sensibiliser les communautés et travailler sur les mentalités dès le plus jeune âge.

La formation des policiers, des magistrats et du personnel de santé apparaît également essentielle afin d’améliorer l’accueil et l’accompagnement des victimes.

Il faut aussi garantir un financement stable aux structures qui interviennent dans la prévention et la prise en charge des VBG.

Selon Mme Ginette Adekambi, le changement passe également par le dialogue.

« En parlant tout simplement et en faisant parler les générations entre elles, en impliquant les hommes et les jeunes dans la réflexion, en créant des endroits de confiance où les victimes peuvent s’exprimer sans crainte d’être jugées », les choses peuvent avancer.

La lutte contre les violences basées sur le genre suppose aussi un investissement durable dans l’éducation aux droits humains, l’autonomisation des femmes, le renforcement des institutions, l’implication des communautés et la participation active des hommes.

Au Togo, des efforts sont engagés aux niveaux national et communautaire. Mais pour obtenir des résultats durables, ces actions doivent s’accompagner d’un véritable changement des mentalités.

Car lutter contre les VBG, c’est aussi protéger les familles, favoriser la participation des femmes à la vie économique et sociale, préserver l’éducation des enfants et renforcer les liens au sein des communautés.

En définitive, une communauté où les femmes vivent sans peur est une communauté qui se donne davantage de chances de se développer. La lutte contre les violences basées sur le genre n’est donc pas seulement un combat pour les droits des femmes : elle est aussi un enjeu de développement et de cohésion sociale.

Christian PALLEY

Ce reportage est produit dans le cadre du projet « Jeunes filles et femmes : des voix qui comptent », porté par EkinaMag avec le soutien de CFI dans le cadre du projet MEDIAOS

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