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2/10 [REPORTAGE] Les femmes dans les comités de développement à la base : une résilience affirmée à l’épreuve des pesanteurs socio-culturelles

15 juillet 2026
2/10 [REPORTAGE] Les femmes dans les comités de développement à la base : une résilience affirmée à l’épreuve des pesanteurs socio-culturelles

Les femmes jouent un rôle essentiel dans la mobilisation des populations autour des initiatives de développement local Image illustrative/Source : https://www.planur-e.es/

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Dans les communautés, les Comités de Développement du Quartier (CDQ) et les Comités Villageois de Développement (CVD) jouent un rôle essentiel dans la mobilisation des populations autour des initiatives de développement local. Au sein de ces structures, des femmes s’investissent activement et assument des responsabilités croissantes, contribuant à la mise en œuvre de projets et à l’amélioration des conditions de vie de leurs communautés. Longtemps sous-représentées dans les espaces de décision, elles prennent progressivement leur place dans la gouvernance locale, malgré la persistance de certaines pesanteurs socio-culturelles. Comment ces femmes parviennent-elles à faire entendre leur voix dans des structures longtemps dominées par les hommes ? Quels obstacles continuent de jalonner leur parcours ? Et quel impact leur engagement produit-il dans la vie des communautés ? À travers ce reportage, EkinaMag met en lumière le parcours de ces femmes engagées au sein des comités de développement à la base et leur contribution au développement communautaire.

Un samedi du mois de juin, sous un ciel chargé de nuages, une pluie fine s’abat sur Apédokoè Agokpanou. Nous sommes à une quinzaine de kilomètres du centre-ville de Lomé, la capitale togolaise, sur la route de Kpalimé, la Nationale N°5.

Dans la cour du palais royal, des silhouettes emmitouflées apparaissent progressivement et prennent place sur les bancs installés pour l’occasion.

Malgré le froid et la boue, les femmes du groupe d’entraide ont répondu présentes à l’appel du Comité de Développement du Quartier (CDQ), dirigé par Amivi Zidah, plus connue sous le nom de Da Ami.

À travers ses actions, Amivi Zidah, présidente du Comité de Développement du Quartier (CDQ) d’Apédokoè Agokpanou sensibilisent les populations sur les enjeux liés à l’assainissement et au développement communautaire.
Crédit Photo : Amivi Zidah pour EkinaMag

Lorsque Da Ami convoque une réunion, les intempéries ne semblent pas décourager les invitées. Elle-même, déjà présente depuis une trentaine de minutes, la présidente passe en revue les décisions prises lors de la précédente rencontre et fait le point sur l’avancement des opérations d’élimination des dépotoirs sauvages dans le quartier.

Peu à peu, une douzaine de femmes se rassemblent autour de leur responsable. Les échanges s’enchaînent entre conseils, préoccupations et propositions. Dans l’assistance, les rares hommes présents interviennent peu, laissant davantage de place aux discussions des femmes.

Entre moments de convivialité et concertations sérieuses, la réunion se poursuit dans une atmosphère studieuse. Avant de clore les débats, Da Ami rappelle quelques règles essentielles relatives à l’assainissement du quartier : interdiction de prélever du sable sur les voies publiques et de déposer des ordures de manière anarchique.

« C’est nous, les femmes, qui éduquons en premier. Nous devons montrer l’exemple », lance-t-elle d’un ton ferme qui contraste avec l’ambiance détendue de la rencontre.

La réunion s’achève plusieurs heures plus tard. Certaines participantes se précipitent de regagner leur domicile tandis que d’autres restent encore quelques instants pour échanger avec la présidente.

À Apédokoè Agokpanou, l’influence d’Amivi Zidah ne fait guère de doute. Au fil des années, elle s’est imposée comme une figure respectée de la communauté, reconnue pour ses qualités d’organisatrice, de leader et d’entrepreneure.

Comme elle, de nombreuses femmes engagées dans les Comités de Développement du Quartier (CDQ) et les Comités Villageois de Développement (CVD) occupent aujourd’hui une place importante dans la vie de leurs communautés. Par leur implication, elles contribuent à mobiliser les populations et à faire avancer les initiatives locales de développement.

« Les femmes ne lâchent pas vite lorsqu’elles tiennent à quelque chose. Dans la réussite des projets locaux, elles font souvent la différence », estime Amivi Zidah.

Dans le même sens, Akouvi Djessou, secrétaire générale du Comité Villageois de Développement (CVD) d’Awatamé, un autre quartier périphérique de Lomé, souligne l’importance de la participation féminine dans ces structures. « La présence des femmes apporte une réelle valeur ajoutée », affirme-t-elle.

Un cadre légal favorable à l’émergence d’un leadership féminin local

L’arrêté du 3 janvier 2013 fixant les conditions d’application des dispositions du décret n°2012-005/PR du 29 février 2012 relatif aux comités de développement à la base a posé les fondements d’une participation accrue des femmes aux instances locales de gouvernance.

En son article 5, il stipule que « le bureau exécutif d’un comité de développement à la base est composé de sept (7) membres dont au moins trois (3) femmes élues pour un mandat de trois ans renouvelables ». Cette disposition a favorisé une meilleure représentation des femmes dans ces structures locales de décision.

Pour Mensa Sedina, président du Comité Cantonal de Développement de la commune Golfe 7 Aflao-Sagbado, cette exigence a contribué à changer progressivement les perceptions.

« Il ne s’agit pas d’une faculté mais d’une exigence. Un Comité de Développement du Quartier ou un Comité Villageois de Développement qui ne respecte pas cette contrainte ne peut être accepté. Là où cette disposition a été banalisée, nous avons dû rappeler tout le monde à l’ordre. Il ne s’agit pas d’une faveur faite aux femmes, mais d’une volonté de leur donner la place qui leur revient dans les instances locales », explique-t-il.

Un rôle majeur dans la mobilisation communautaire

Dans de nombreuses communautés, les femmes sont souvent les premières à répondre présentes lorsqu’il s’agit d’organiser des activités collectives. Au sein des Comités Villageois de Développement (CVD), structures locales chargées de mobiliser les populations autour des actions de développement dans les villages, et des Comités de Développement du Quartier qui remplissent cette mission dans les quartiers, elles jouent un rôle important dans la mise en œuvre des initiatives communautaires.

Pour Ablavi Ablete, vice-présidente du Comité Villageois de Développement de Yokoè Agblegan dans la périphérie de Lomé, cet engagement s’explique notamment par l’intérêt que portent les femmes aux questions liées à leur environnement immédiat.

Amivi Zidah observe la même dynamique. Selon elle, la confiance accordée aux responsables communautaires se construit à travers l’engagement et les résultats obtenus sur le terrain. « Avec les femmes, nous menons de nombreuses activités de sensibilisation et d’assainissement », affirme-t-elle, estimant que leur détermination constitue un véritable atout pour les comités de développement.

LIRE AUSSI :1/10 [REPORTAGE] Entre dépendance et discrimination : le difficile accès aux soins des femmes usagères de drogues

Formateur intervenant régulièrement auprès des Comités de Développement à la base, M. Saba partage ce constat. « Elles sont souvent les plus présentes et les plus motivées. Lorsqu’elles disposent d’un environnement favorable, les femmes démontrent une remarquable capacité à mobiliser et à transformer leur communauté », souligne-t-il.

Au-delà de ses responsabilités au sein du comité, elles contribuent également à soutenir leurs activités génératrices de revenus des femmes.

Des résultats visibles dans les communautés

L’engagement des femmes au sein des Comités de Développement à la base produit des résultats concrets dans plusieurs localités.

Dans sa communauté, Ablavi Ablete a contribué à faciliter l’accès de nombreuses femmes à des microcrédits leur permettant de développer leurs activités économiques. Elle mobilise également des soutiens pour venir en aide aux enfants vulnérables. « C’est aussi notre devoir de leader communautaire d’aider les personnes les plus fragiles et les plus démunies », affirme-t-elle.

À Awatamé, les actions de sensibilisation et d’assainissement menées par les femmes du comité ont renforcé leur crédibilité auprès des populations. Mayi Djabaré, trésorière générale du Comité Villageois de Développement (CVD), se réjouit de la reconnaissance exprimée par les habitants du quartier. « Grâce aux actions de sensibilisation et de nettoyage menées dans le quartier, certains riverains sont venus témoigner leur reconnaissance pour la qualité du travail accompli », explique-t-elle.

Des femmes des comités de développement de base en pleine opération de salubrité publique dans une localité Source: ANADEB

Akouvi Djessou garde également en mémoire le témoignage d’une mère venue remercier le comité après avoir constaté une amélioration de la santé de son enfant grâce à un environnement plus sain. « Ce jour-là, j’ai compris toute l’utilité et l’impact de notre engagement », confie-t-elle.

À Apédokoè Agokpanou, Amivi Zidah évoque également le projet de restaurants communautaires mis en œuvre avec l’appui de l’Agence nationale d’appui au développement à la base (ANADEB) en 2020.

« Partout, les bénéficiaires nous témoignaient leur gratitude. Cette expérience a renforcé notre motivation et notre crédibilité auprès de la population », raconte-t-elle.

Ces exemples illustrent la contribution des femmes au développement local et leur capacité à mobiliser les communautés autour d’actions concrètes. Toutefois, malgré ces avancées, leur engagement reste confronté à de nombreux obstacles sur le terrain.

Des difficultés persistantes malgré les avancées

Malgré l’existence d’un cadre légal favorable et les efforts de sensibilisation visant à déconstruire les préjugés, les femmes engagées dans les comités de développement à la base continuent de faire face à de nombreuses résistances. Les stéréotypes, les représentations sociales et certaines pratiques discriminatoires constituent encore des obstacles à leur pleine participation. Des remarques sexistes aux comportements de dévalorisation, certaines femmes doivent composer avec des situations qui mettent à l’épreuve leur engagement.

Plusieurs femmes interviewées sur ces questions ont préféré garder l’anonymat, notamment lorsqu’il s’agit de situations relevant du harcèlement sexuel, parfois évoquées au sein même des structures auxquelles elles appartiennent. Les violences verbales et les attitudes condescendantes restent toutefois parmi les difficultés les plus fréquemment rapportées.

Akouvi Ablete témoigne de cette réalité : « Tu es obligé de fermer tes oreilles et serrer ton cœur. Régulièrement, tu entends des remarques du genre : “toi, une femme, qu’as-tu à nous apprendre ?” ou encore : “nous, les femmes ne nous disent pas ce que nous devons faire.” Le plus blessant, c’est lorsqu’on te dit : “si tu contrôles ton mari à la maison, n’ose pas venir faire cela avec nous.” Tout ce qu’il faut pour te décourager. Mais avec le temps, j’ai appris à les ignorer et ces paroles ne m’affectent plus comme avant. »

Ces résistances sont souvent liées à la persistance de normes sociales qui rendent encore difficile l’acceptation du leadership féminin dans certains milieux.

Pourtant, toutes les expériences ne sont pas négatives. De nombreux hommes soutiennent également l’implication des femmes et reconnaissent leur contribution aux actions communautaires.

Mais à l’endroit de certaines femmes, le manque de considération demeure une réalité. Essivi, trésorière adjointe dans un Comité Villageois de Développement (CVD) à Lomé, évoque les difficultés de collaboration dans certains comités.

« Certains hommes membres du bureau prennent des décisions sans tenir compte de nos propositions. On a parfois l’impression d’être présentes uniquement pour remplir une obligation, sans réelle prise en compte de notre avis », explique-t-elle.

Des leviers pour une participation féminine encore plus affirmée

La mise en place des comités de développement à la base à travers le décret n°2012-005/PR du 29 février 2012 a constitué une étape importante dans la participation des citoyens à la gestion des enjeux locaux. L’obligation d’intégrer les femmes avec un quota défini a contribué à leur présence accrue dans ces structures communautaires.

Au fil du temps, de plus en plus de femmes investissent les espaces de décision locale et démontrent leurs capacités en matière de mobilisation, d’organisation et de gestion des initiatives communautaires.

Toutefois, la création d’un cadre favorable ne suffit pas à garantir une participation pleine et effective. Face à la persistance de certaines perceptions traditionnelles qui limitent encore la reconnaissance du leadership féminin, il apparaît nécessaire de renforcer les actions de sensibilisation et d’accompagnement des femmes engagées ou souhaitant s’investir dans ces structures.

Il importe également de préparer les futures actrices communautaires à faire face aux difficultés qu’elles peuvent rencontrer, notamment les résistances sociales.

S’il est vrai que de plus en plus de femmes parviennent aujourd’hui à s’affirmer dans les comités de développement à la base, il faut aussi reconnaitre que certaines abandonnent encore leur engagement lorsque les obstacles surgissent.

Pour celles qui poursuivent leur parcours, cette expérience constitue souvent un véritable espace d’apprentissage et d’émancipation. Akouvi Djessou témoigne de cette évolution :

« Aujourd’hui, je peux m’exprimer aisément devant le public et j’ai gagné une grande estime de moi parce que je vois les gens me témoigner beaucoup d’égards. Beaucoup de femmes me disent que si je peux le faire, cela veut dire qu’elles peuvent également y arriver. »

Son témoignage illustre l’impact que peut avoir la participation des femmes dans les structures locales de développement. En leur permettant de prendre part aux décisions et d’agir pour leurs communautés, les comités de développement à la base contribuent progressivement à faire évoluer les rapports sociaux et à renforcer la place des femmes dans la gouvernance locale.

Ce reportage est produit dans le cadre du projet « Jeunes filles et femmes : des voix qui comptent », porté par EkinaMag avec le soutien de CFI dans le cadre du projet MEDIAOS

Emile AGBASSINOU

 

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