Lorsqu’elles franchissent les portes d’un centre de santé, les femmes usagères de drogues ne viennent pas seulement chercher des soins. Elles doivent affronter les regards accusateurs, les jugements et parfois même le refus implicite ou explicite de certains prestataires. Confrontées à la précarité, à la stigmatisation et aux discriminations, elles peinent encore à faire valoir leur droit à la santé sexuelle et reproductive. Pourtant, ce droit fondamental doit être garanti à toute personne. Quels sont les obstacles qui entravent l’accès aux soins des femmes usagères de drogues ? Comment vivent-elles cette double peine liée à l’usage de drogues et à la discrimination, notamment dans leur parcours aux soins ? Ce reportage donne la parole à ces femmes et lève le voile sur les obstacles qu’elles affrontent au quotidien.
Samedi 13 juin 2026. Nous sommes dans un ghetto aux encablures du quartier Nyékonakpoè, à Lomé. L’endroit, marqué par la précarité et la vulnérabilité, abrite des femmes dont les réalités sont largement invisibilisées.
Assise à même le sol, Josianne, 29 ans, ancienne étudiante, nous raconte comment elle est tombée dans la consommation de drogues après le décès de ses deux parents.
« J’ai commencé à prendre de la drogue, il y a de cela cinq ans, quand j’ai perdu brutalement ma mère et mon père. J’oublie mes soucis quand je consomme de la drogue, mais lorsque l’effet se dissipe, je repense à mes problèmes. Pour éviter tout cela, je me drogue tout le temps. À un moment, j’ai commencé à vendre mon corps pour pouvoir acheter ma dose quotidienne », confie-t-elle.
Le même jour, nous rencontrons Evelyne à la plage. Cette femme d’une quarantaine d’années, enceinte de plusieurs mois, revient aussi sur les circonstances qui l’ont conduite vers la consommation de drogues. « Ce sont les différentes relations amicales que j’ai eues qui m’ont entrainé dans cette situation. J’ai connu la drogue bien avant mes 20 ans. J’étais jeune et je fréquentais des boîtes de nuit. J’ai donc fait de mauvaises rencontres qui m’ont initiée à la drogue. Avec le temps, j’ai augmenté les doses et j’ai fini par ressentir un effet de manque. Je suis devenue dépendante vis-à-vis de la drogue et, à ce stade, je n’arrive plus à arrêter. J’ai donc tout perdu et je me suis retrouvée à vivre dans un ghetto », relate-t-elle.
Derrière ces histoires de vie, se cache une autre bataille, moins visible : celle de l’accès aux soins. Pour ces femmes, se soigner ne va toujours pas de soi. La peur du jugement, la stigmatisation et l’absence de dispositifs adaptés constituent autant de barrières qui compromettent leur droit à la santé sexuelle et reproductive.
La discrimination et le jugement social, des freins majeurs
Au-delà des difficultés dans leur vie personnelle, les femmes usagères de drogues doivent faire face au regard que porte la société sur elles. Selon docteure BAWI Gnargonna, psychologue clinicienne au Centre de Prise en charge Intégrée des Addictions de Kodjoviakopé (CEPIAK), cette stigmatisation et discrimination constituent des barrières importantes qui éloignent ces femmes des structures de soins.
« La femme, dans la vie de tous les jours, est déjà confrontée à plusieurs défis que la société lui impose. Ces défis sont encore plus importants pour la femme usagère de drogues, compte tenu du regard de la société. Elle est souvent perçue comme une personne incapable de fonder une famille et d’avoir une vie familiale épanouie. Ces perceptions la poussent à éviter les centres de santé par peur du jugement », souligne la psychologue.

À cette stigmatisation s’ajoute la précarité économique qui contraint certaines d’entre ces femmes à recourir au travail du sexe pour satisfaire leurs besoins essentiels. Une situation qui les expose davantage aux grossesses non désirées et aux Infections Sexuellement Transmissibles (IST).
« La femme usagère de drogues peut également être amenée à se livrer à certaines pratiques, notamment la prostitution, dans l’objectif de pouvoir subvenir à ses besoins. Cela entraîne des grossesses non désirées ainsi que des maladies sexuellement transmissibles. Dans certains cas, la consommation de drogues constitue aussi une stratégie de survie face à des traumatismes, à l’exclusion ou à d’importantes souffrances psychologiques », précise-t-elle.
La vulnérabilité est particulièrement accentuée pendant la grossesse. Pour certaines femmes, l’absence de ressources financières et de soutien social rend difficile le suivi prénatal, la prise en charge médicale et les soins après l’accouchement. D’autres renoncent aux consultations par peur d’être jugées ou dénoncées aux autorités, ce qui compromet davantage leur santé sexuelle et reproductive.
« Elle se retrouve souvent seule et n’a pas les moyens de faire les consultations prénatales, de prendre soin d’elle-même ou du bébé après l’accouchement », ajoute la psychologue.
Selon l’ONG Espoir Vie-Togo (EVT) qui porte plusieurs projets en faveur de ces femmes, « près de 80 % des usagers de drogues au Togo évitent les services de santé par crainte de discrimination ».
Quelques témoignages recueillis dans un ghetto à Agoè, dans la banlieue de Lomé, illustrent cette triste réalité.
« Dès que certaines sages-femmes constatent que tu es une consommatrice de drogues, elles ne sont pas courtoises. Je suis allée consulter pour la première fois à quatre mois de grossesse. La sage-femme m’a humiliée devant toutes les autres femmes », témoigne Anna, mère de quatre enfants et enceinte de sept mois.
Akwa a vécu une expérience douloureuse similaire.
« Une sage-femme m’a frappée quand j’étais en travail parce qu’elle a senti l’odeur de la cocaïne sur mes vêtements alors que j’étais déjà en souffrance. Elle estimait également que j’étais trop sale et que, la prochaine fois que je viendrais dans cet état, elle ne s’occuperait pas de moi. Pour cette raison, je ne vais plus dans les centres de santé. Pour mes autres enfants, j’ai accouché chez moi, avec l’aide de mes amies », relate-t-elle.
Dans de nombreux contextes socioculturels, une femme qui consomme de la drogue est associée à des représentations négatives, ce qui accentue son isolement et limite son recours aux services essentiels.
Un cadre institutionnel qui aggrave la situation
Si les obstacles sociaux jouent un rôle majeur, l’environnement institutionnel contribue également à façonner le rapport de ces femmes aux services de santé.
Au Togo, la législation punit sévèrement la consommation de substances psychoactives et ne fait pas toujours de distinction entre le consommateur et le vendeur. Cette situation peut renforcer la peur d’être identifiée ou dénoncée, éloignant davantage certaines personnes usagères de drogues des structures de prise en charge.
Par ailleurs, les politiques de lutte contre les drogues ont longtemps été pensées autour d’un public majoritairement masculin. Les besoins spécifiques des femmes, notamment en matière de santé sexuelle et reproductive, restent encore très peu pris en compte.
Les programmes de réduction des risques privilégient souvent la prévention des overdoses ou des maladies infectieuses, sans intégrer systématiquement les consultations gynécologiques, le suivi des grossesses ou les services de planification familiale. Cette absence d’approche spécifique contribue à maintenir ces femmes dans une situation de grande vulnérabilité.
Si les femmes représentent une minorité parmi les personnes usagères de drogues, leurs besoins spécifiques demeurent largement insuffisamment pris en compte. Selon les statisques, en 2023 la population mondiale des personnes usagères de drogues était estimée à 296 millions de personnes, dont environ 10 % de femmes.
Santé reproductive en péril : absence de contraception, grossesses non désirées et détresse psychologique
L’accès aux moyens de contraception demeure un véritable parcours du combattant pour les femmes usagères de drogues.
Sous-informées, ces femmes, indique Selom Agbomadji, chargé de projet en réduction des risques à l’ONG Espoir Vie-Togo, ignorent souvent les méthodes contraceptives disponibles ou ne disposent pas des moyens financiers nécessaires pour y accéder.
Cette situation les expose davantage aux violences sexuelles, aux infections sexuellement transmissibles, notamment le VIH, ainsi qu’à d’autres problèmes de santé comme les hépatites virales et le cancer du col de l’utérus.
« Une femme qui consomme de la drogue, par exemple, n’est pas toujours en mesure de négocier le port du préservatif avec son partenaire », affirme Selom Agbomadji.
Selon Atameklo Amélé, présidente de l’association des femmes usagères de drogues « La Femme Précieuse », la majorité de ces femmes sont rejetées par leurs familles en raison de leur consommation de substances psychoactives, tout en étant confrontées à d’importantes difficultés liées à leur santé reproductive.
« Le seul endroit où elles trouvent refuge, ce sont les ghettos ou la plage. Ces femmes ont souvent plusieurs enfants parce qu’elles se donnent aux hommes pour recevoir en contrepartie des vivres. Elles accouchent fréquemment sur la plage, sans assistance », explique-t-elle.
Les femmes usagères de drogues constituent ainsi une population particulièrement vulnérable en raison de facteurs sociaux, économiques et sanitaires qui se cumulent. Elles sont exposées à différentes formes de violences, notamment physiques, sexuelles et psychologiques, qui renforcent leur marginalisation et limitent leur accès aux services de santé en général, et à ceux liés à la santé sexuelle et reproductive en particulier.
Les femmes usagères de drogues sont également confrontées aux grossesses non désirées, faute d’accès à une contraception adaptée. Certaines interrompent leur suivi médical par crainte d’être stigmatisées. Cette situation entraîne de nombreuses conséquences, notamment des fausses couches, des accouchements dans les ghettos ou sur les plages de Lomé, ainsi que des complications obstétricales majeures.
Au-delà des conséquences physiques, l’inaccessibilité des services de santé sexuelle et reproductive et les violences subies laissent chez de nombreuses femmes des séquelles psychologiques profondes et souvent invisibles.
« Sur le plan psychologique et de la santé mentale, les femmes usagères de drogues sont en détresse, avec toutes les conséquences que cela peut entraîner. Il peut s’agir de dépression, de troubles psychiatriques graves ou encore de stress post-traumatique », indique la docteure BAWI Gnargonna.
Des réponses adaptées pour garantir le droit à la santé des femmes usagères de drogues
Plusieurs initiatives démontrent qu’il est possible d’améliorer durablement l’accès des femmes usagères de drogues aux services de santé sexuelle et reproductive.

Source de l’image : https://africa.ippf.org/fr
Au Togo, un projet de réduction des risques (RdR), une approche de santé publique et de droits humains visant à limiter les conséquences négatives liées à la consommation de drogues, est mis en œuvre depuis novembre 2024.
« Cinq centres de santé de Lomé, situés à proximité de zones fréquentées par des personnes usagères de drogues, notamment le CMS Bè-Atikoumé, le CMS Katanga, le CMS Agoè, l’Hôpital de Bè et l’Hôpital de Kodjoviakopé, bénéficient d’un renforcement des capacités de leurs agents afin d’améliorer la prise en charge des personnes usagères de drogues en général, et des femmes en particulier.
« Ces centres de santé proposent aux femmes usagères de drogues, un accompagnement global associant suivi gynécologique, dépistage du VIH et des infections sexuellement transmissibles, accès à la contraception, soutien psychologique et accompagnement social », précise Selom Agbomadji, le chargé de projet en réduction des risques à l’ONG Espoir Vie-Togo, qui invite par ailleurs, les autorités à subventionner ou à rendre gratuits les services de santé sexuelle et reproductive destinés à ces femmes.
« Les femmes usagères de drogues sont des personnes à part entière qui ont aussi besoin de soins de santé sexuelle adaptés. Il urge de prendre des dispositions pour mieux les accompagner », souligne-t-il.
Parmi les recommandations formulées par les différents acteurs interviewés dans le cadre de ce reportage, figurent la création de centres de réinsertion dédiés aux femmes usagères de drogues, la mise en place d’espaces d’écoute et d’échange, l’instauration d’un numéro vert pour signaler les abus, les discriminations et les actes de stigmatisation, notamment dans les structures de santé, ainsi que le déploiement de cliniques mobiles.
Par ailleurs, la psychologue clinicienne, Dr BAWI Gnargonna insiste sur la nécessité d’une prise en charge psychologique personnalisée pour les femmes usagères de drogues et sur la mise en place d’un accompagnement psychosocial afin de les aider à surmonter leurs difficultés.
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La formation des professionnels de santé apparaît également comme un levier essentiel pour améliorer leur prise en charge. Pour Selom Agbomadji, certains prestataires ne disposent pas encore des connaissances nécessaires pour accompagner ces femmes, notamment pendant la grossesse ou l’accouchement. « Cette méconnaissance favorise les idées reçues et limite la qualité de l’accompagnement proposé », rappelle-t-il.
Une meilleure sensibilisation des agents de santé permettrait ainsi de développer des pratiques fondées sur l’écoute, le respect, la confidentialité et la non-discrimination.
La santé sexuelle et reproductive des femmes usagères de drogues demeure encore un angle mort des politiques de santé publique. Les conséquences de cette invisibilisation sont lourdes : grossesses non suivies, complications médicales, violences, exclusion sociale et violations des droits fondamentaux. Briser ce silence constitue aujourd’hui une urgence sanitaire autant qu’un impératif de justice sociale. Construire des systèmes de santé véritablement inclusifs suppose d’écouter les femmes concernées, de déconstruire les préjugés et de mettre en place des services accessibles, respectueux et adaptés à leurs besoins. Car le droit à la santé sexuelle et reproductive ne doit souffrir d’aucune exception. Garantir un accès équitable aux soins représente un enjeu majeur pour bâtir des sociétés plus justes et plus humaines.
Rachel DOUBIDJI
Ce reportage est produit dans le cadre du projet « Jeunes filles et femmes : des voix qui comptent », porté par EkinaMag avec le soutien de CFI dans le cadre du projet MEDIAOS
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