À l’occasion du 5 octobre, le politologue-essayiste Madi Djabakate interpelle sur le harcèlement sexuel des femmes dans les milieux professionnels au Togo. Dans une tribune où il revient sur l’héritage du 5 octobre 1990, il appelle à sortir du silence qui entoure les situations de harcèlement, à protéger les victimes et les témoins et à renforcer les mécanismes de signalement. Sans présenter comme établies les rumeurs évoquées concernant le ministère de l’Environnement, il plaide pour des enquêtes impartiales permettant d’établir les faits et de garantir les droits de toutes les parties.
Par Madi Djabakate, Politologue Essayiste
Le 5 octobre 1990, au palais de justice de Lomé, deux jeunes, Logo Dossouvi et Doglo Agbélenko, étaient jugés pour avoir distribué des tracts hostiles au régime. Ce jour-là, la rue s’est soulevée. Ce que les Togolais ont conquis à ce moment, au prix de la peur et du sang, c’est le droit de parler, de dénoncer et de ne plus se taire face aux abus de pouvoir.
Trente-six ans plus tard, une forme d’abus de pouvoir continue pourtant de prospérer dans le silence de nos bureaux : le harcèlement sexuel des femmes au travail.
J’écris cette tribune parce que des rumeurs me sont parvenues au sujet du ministère de l’environnement. Elles évoquent des comportements de harcèlement qui perdurent depuis plus d’une décennie. Je ne les présente pas comme des faits établis. Je n’accuse personne et je ne désigne aucun coupable. Mais une chose me frappe : si ces rumeurs circulent depuis plus de dix ans sans que personne ne sache si elles ont été examinées, alors le problème ne se limite pas à d’éventuels auteurs. Il concerne aussi un système qui préfère murmurer plutôt que de vérifier.
Le silence est le meilleur allié de l’harceleur
Le harcèlement sexuel ne survit pas grâce au courage de ses auteurs. Il survit grâce au silence des autres : celui de la victime qui craint pour son emploi, celui des collègues qui « ne veulent pas d’histoires », celui de la hiérarchie qui étouffe l’affaire pour protéger la réputation du service.
Ce silence n’a rien de neutre. Chaque fait passé sous silence dit à l’auteur qu’il peut continuer. Il dit à la victime qu’elle est seule et à toutes les autres que l’impunité est la règle. Quand des rumeurs circulent depuis plus de dix ans sans qu’aucune enquête n’en soit menée, l’institution qui ferme les yeux ne protège pas sa réputation. Elle couvre l’abus.
Les jeunes de 1990 ont refusé qu’on les fasse taire. Leur héritage nous oblige. Il serait indigne qu’un pays qui a arraché sa liberté d’expression accepte que des femmes soient encore contraintes au silence pour conserver leur poste.
Ce n’est ni une plaisanterie, ni de la séduction
Arrêtons les euphémismes. Une avance insistante d’un supérieur n’a rien de galant. C’est une pression. Une remarque humiliante n’est pas de l’humour. C’est une violence. La définition retenue par le système des Nations unies couvre toute conduite à caractère sexuel non désirée qui humilie, perturbe le travail, conditionne l’emploi ou crée un environnement intimidant, hostile ou offensant. Un seul incident peut suffire.
Un poste n’est pas une monnaie d’échange. Une promotion n’est pas une récompense pour une faveur sexuelle. Une mutation n’est pas une arme pour punir un refus. Une femme qui dit non ne doit pas payer cela par une carrière bloquée, une mise au placard ou des brimades. Aucun titre, aucun grade et aucune protection politique ne donnent le droit de harceler.
Aucune femme n’est « disponible » par défaut
Il faut aussi en finir avec un préjugé tenace : la célibataire serait une proie légitime et la femme mariée ne serait protégée que par son conjoint. C’est faux et c’est insultant. La dignité d’une femme ne dépend ni de sa situation familiale ni de la présence d’un mari. Son refus suffit et n’a pas à être justifié. Ce qui est plus choquant, c’est que, selon les rumeurs, la femme mariée et la femme célibataire ne sont pas à l’abri de ces prédateurs.
La tolérance zéro n’est pas un slogan
Nos dirigeants parlent volontiers de « tolérance zéro ». Les mots ne coûtent rien. La tolérance zéro se juge à ce que l’on fait du signalement le lendemain matin.
Elle ne consiste pas à condamner sans preuve. Les principes d’enquête des Nations unies imposent de respecter les droits de chacun, y compris ceux de la personne mise en cause. Mais l’équité ne doit jamais servir de prétexte à l’inertie. Une enquête impartiale protège autant l’innocent faussement soupçonné que la victime réelle. Ce qui n’est jamais acceptable, c’est de ne rien faire du tout.
Ces mêmes orientations demandent aux responsables de donner l’exemple, d’intervenir rapidement et de protéger contre les représailles. Elles placent les droits, la dignité et le bien-être de la victime au cœur de leur réponse. Le soutien qui lui est apporté ne doit pas dépendre de l’issue de l’enquête. Rien, dans ces principes, n’est hors de portée d’une administration togolaise. Il suffit de la volonté.
Et que l’on ne vienne pas invoquer l’ancienneté des faits ni les changements de responsables. Un nouveau ministre n’efface pas les dossiers de ses prédécesseurs, et des faits anciens ne deviennent pas acceptables avec le temps. L’arrivée d’une nouvelle direction est, au contraire, l’occasion de faire la lumière, et non de tourner la page sans l’avoir lue.
Collègues, témoins : votre silence compte aussi
Briser le silence n’est pas uniquement la responsabilité des victimes. Vous qui avez vu, entendu ou recueilli une confidence : ne la transformez pas en commérage, et ne retournez pas le procès contre celle qui ose parler. Soutenez-la sans l’exposer. Orientez-la sans lui imposer vos choix. En 1990, ce sont des milliers d’anonymes qui ont fait basculer l’histoire. Aujourd’hui encore, ce sont les témoins qui décideront si le silence l’emporte.
Ce que j’attends, maintenant
En ce 5 octobre, je n’adresse pas un vœu pieux. Je formule des exigences.
Au ministère de l’environnement : faites procéder sans délai à un examen indépendant et impartial des faits évoqués depuis plus de dix ans. Il doit permettre d’établir ce qui s’est produit ou de lever les soupçons, dans le respect des droits de chacun.
Au gouvernement : imposez à chaque ministère et à chaque établissement public un dispositif de signalement confidentiel, accessible et indépendant de la hiérarchie directe. Fixez des délais de traitement et protégez explicitement les plaignantes et les témoins contre les représailles.
À tous les dirigeants, publics et privés : sanctionnez effectivement les auteurs lorsque les faits sont établis, sans privilège de grade, de relations ou d’ancienneté. Saisissez la justice chaque fois que les faits le justifient.
Aux femmes qui subissent : vous n’êtes pas responsables de ce qui vous arrive, et votre parole a de la valeur. Le 5 octobre 1990 nous a appris que la peur peut changer de camp.
À chacun d’entre nous : cessons de chuchoter. Exigeons des réponses.
Il y a trente-six ans, des Togolais ont pris le risque de parler pour que leurs enfants n’aient plus à se taire. Honorer leur mémoire, ce n’est pas seulement commémorer. C’est refuser toutes les formes de silence imposé, y compris celles qui pèsent sur les femmes au sein de nos administrations. La dignité ne se négocie pas. Le pouvoir crée des devoirs, il ne donne pas le droit de harceler. Le temps du silence est terminé.






