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9/10 [REPORTAGE] « J’ai constamment peur de me connecter » : elles vivent l’enfer du harcèlement en ligne

25 septembre 2026
9/10 [REPORTAGE] « J’ai constamment peur de me connecter » : elles vivent l’enfer du harcèlement en ligne
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Insultes, menaces, humiliations, propos sexistes, chantage, diffusion de contenus intimes sans consentement, messages répétitifs ou encore attaques coordonnées : derrière les écrans, la violence prend de multiples formes et touche particulièrement les jeunes filles et les femmes. Souvent banalisées ou invisibilisées, ces violences ont pourtant des répercussions bien réelles sur la vie des victimes. Elles portent atteinte à leur dignité, à leur vie privée et à leur sécurité, tout en engendrant peur, isolement, stress, perte de confiance en soi et parfois un retrait des espaces numériques. À travers ce reportage, EkinaMag donne la parole aux victimes, aux spécialistes et aux acteurs engagés afin de sensibiliser au phénomène et à ses conséquences.

« J’ai été traumatisée. J’ai constamment peur de me connecter. Il m’arrive de regarder mon téléphone pendant plusieurs minutes avant d’oser ouvrir une notification. Pendant des mois, j’ai reçu des insultes, des menaces de viol et même des menaces visant ma famille. À certains moments, j’ai pensé fermer tous mes comptes et disparaître des réseaux sociaux », raconte Mawuena (nom d’emprunt), féministe et défenseure des droits des femmes.

Son histoire est loin d’être un cas isolé. Au Togo comme ailleurs, le cyberharcèlement est devenu une réalité pour de nombreuses femmes, particulièrement celles qui prennent la parole dans l’espace public.

Selon le site stop-cyberharcelement.fr, le cyberharcèlement se définit comme une forme de violence numérique qui consiste à soumettre une personne à des intimidations, des insultes ou des humiliations répétées par le biais d’Internet, des réseaux sociaux, des messageries ou des jeux en ligne. Il peut prendre de nombreuses formes, notamment les commentaires sexistes, les insultes, les menaces de violence et la diffusion non consentie d’images intimes.

La violence numérique « se traduit également par la diffusion de rumeurs, le piratage de compte et/ou l’usurpation d’identité, la création d’un groupe, d’une page ou d’un sujet de discussion sur un réseau social à l’encontre d’une personne », poursuit le site, qui souligne que « les femmes qui s’expriment sur des questions sociales et politiques ou qui participent à des activités militantes sont particulièrement vulnérables au harcèlement en ligne. Il s’agit entre autres de journalistes, militantes et défenseures des droits humains, personnalités publiques et influenceuses ».

C’est le cas de Sonia, étudiante en 3e année à l’Université de Lomé, très active sur le réseau social TikTok.

« Jamais je n’ai imaginé que je pourrais être en danger simplement en me connectant à Internet. Un beau matin, je me suis réveillée et j’ai découvert que des photos intimes de moi circulaient sur Internet. Je me suis retrouvée au centre de plusieurs discussions sur TikTok », relate-t-elle.

Elle explique que ces images avaient été prises à son insu par son ex-partenaire. « J’ai mis un terme à notre relation six mois avant les faits et je m’apprêtais à me marier. Mon ex-copain, par le biais d’amis en commun, a appris la nouvelle. Il a alors décidé de me faire du mal en publiant les photos et vidéos qu’il avait enregistrées à mon insu lorsque nous étions ensemble. Il a créé un groupe WhatsApp et un faux compte TikTok sur lesquels il diffuse mes photos nues, mes vidéos ainsi que mon numéro de téléphone. Non seulement mes photos se sont retrouvées sur la toile, mais j’ai également été harcelée par des inconnus », témoigne Sonia, victime de diffusion non consentie de contenus intimes.

Le commandant Gbota Gwaliba, directeur général de l’Agence nationale de cybersécurité (ANCy), a fait savoir que son institution reçoit de plus en plus de plaintes de jeunes filles togolaises victimes de sextorsion, une pratique qui consiste à menacer de publier des photos intimes d’une personne.

Il indique que, parfois, c’est un partenaire qui profère ces menaces après une dispute ou une séparation, dans le but d’obtenir de l’argent ou d’autres avantages.

Jacqueline, créatrice de contenus sur TikTok et suivie par plus de 100 000 abonnés, reçoit, de son côté, quotidiennement des messages et commentaires sexistes sur le réseau social.

« Tu te maries quand ? », « Va te marier, la ménopause te guette », « Vieille fille »… Autant de commentaires qu’elle reçoit presque chaque jour.

« Au début, j’essayais de les ignorer. Mais à force, ces remarques finissent par peser. Certaines personnes pensent qu’elles plaisantent, mais ces commentaires répétés constituent une forme de violence psychologique », confie-t-elle.

Derrière ces insultes, menaces et campagnes de dénigrement se cachent des conséquences souvent invisibles, mais profondément destructrices pour les victimes.

Des conséquences profondes et durables

Les conséquences du cyberharcèlement sont profondes et durables pour les victimes. Elles vont de l’anxiété à la dépression, en passant par une baisse de l’estime de soi, des troubles du sommeil, des pensées suicidaires et, dans les cas les plus extrêmes, des passages à l’acte.

Une jeune fille victime du harcèlement en ligne

« Le harcèlement en ligne a des effets destructeurs sur les victimes. Il détruit des vies. La violence en ligne cause des blessures invisibles, des traumatismes et peut parfois conduire au suicide. Elle affecte énormément la santé mentale des victimes », a indiqué Mierrette Goma, assistante administrative au Bureau de l’OMS pour l’Afrique.

« Cela m’a causé beaucoup de préjudices. Mentalement, je ne vais pas bien », confie Florence, qui a bénéficié d’un suivi psychologique pour surmonter cette épreuve.

Selon un rapport d’Amnesty International, dans tous les pays étudiés, 61 % des femmes ayant déclaré avoir subi des violences ou du harcèlement en ligne ont affirmé que cela avait provoqué une baisse de l’estime de soi.

Selon une enquête mondiale de l’UNESCO menée en 2020 sur les violences en ligne à l’encontre des femmes journalistes, 73 % des participantes avaient déclaré avoir subi des violences en ligne. Parmi elles, 25 % avaient reçu des menaces de violence physique et 18 % des menaces de violences sexuelles. Par ailleurs, 20 % ont déclaré avoir subi des agressions hors ligne en lien avec les violences en ligne dont elles avaient été victimes.

Au Togo, 58 % des filles et jeunes femmes ont déclaré avoir été victimes de harcèlement en ligne, selon des données de Plan International citées par l’UNESCO.

Une violence sanctionnée par la loi

Le cyberharcèlement constitue un délit sévèrement puni par la loi. La législation togolaise réprime notamment les cas de chantage sexuel, de violation de l’intimité et de cyberharcèlement.

Le fait de « publier, diffuser des papiers ou enregistrements privés, un dessin, une photographie ou tout autre support reproduisant l’image » d’une personne sans son accord constitue une infraction pénale, selon l’article 368 du Code pénal togolais.

Le coupable encourt une peine d’emprisonnement de six mois à deux ans et une amende allant de 2 à 10 millions de francs CFA, ou l’une de ces deux peines.

La peine est encore plus lourde lorsque la victime a moins de 18 ans. Cette situation est notamment prise en compte par l’article 11 de la loi sur la cybersécurité et la lutte contre la cybercriminalité.

Selon ledit article, « est punie d’une peine de 5 à 10 ans de réclusion criminelle et d’une amende de dix millions (10 000 000) à vingt-cinq millions (25 000 000) de francs CFA ou de l’une de ces deux peines, toute personne qui produit ou enregistre, offre, met à disposition, diffuse, transmet une image ou une représentation présentant un caractère de pornographie, mettant en scène un ou plusieurs enfants âgés de moins de quinze (15) ans par le biais de système informatique ou par tout autre procédé technique quelconque ».

Les recours possibles pour les victimes

Des recours existent pour permettre aux victimes du harcèlement de rompre le silence, de se protéger et de faire reconnaître les violences subies.

Parmi les acteurs concernés figure l’Agence nationale de cybersécurité (ANCy), à travers le Centre de réponse aux incidents informatiques (CERT.tg).

Lorsqu’un cas est signalé, l’ANCy commence par examiner les éléments transmis, notamment les preuves numériques.

« L’ANCy procède d’abord à une analyse technique des éléments fournis, notamment les preuves numériques. Elle accompagne ensuite la victime dans la sécurisation de ses comptes et dans les démarches à entreprendre. En fonction de la gravité des faits, l’Agence oriente le dossier vers les autorités compétentes et peut collaborer avec les plateformes concernées », explique Dounwourgue Nagbandjoa, chargé de la communication à l’ANCy.

Cette prise en charge peut contribuer à l’identification des auteurs présumés, au retrait de contenus illicites et à la cessation des agissements signalés. Toutefois, l’efficacité de ces démarches dépend notamment de la rapidité du signalement et de la conservation des preuves, telles que les captures d’écran, les liens vers les publications ou les messages reçus.

Il est donc recommandé aux victimes de ne pas effacer les éléments susceptibles de servir à documenter les faits et de signaler rapidement les violences subies.

Le commandant Gbota Gwaliba, directeur général de l’ANCy, exhorte les jeunes femmes et les filles à faire preuve de vigilance sur les réseaux sociaux.

« Les femmes victimes de violences sur Internet peuvent subir des chocs psychologiques. Les conséquences de ces actes sont dévastatrices et il est impérieux de se protéger et de protéger ses informations personnelles », a-t-il souligné, avant de donner quelques conseils utiles aux utilisateurs d’Internet.

Il recommande d’utiliser des mots de passe robustes, composés de chiffres, de lettres et de caractères spéciaux. Il conseille également d’activer l’authentification à double facteur sur WhatsApp, Facebook et les autres plateformes afin de renforcer la sécurité des comptes.

« Il faut penser à changer régulièrement ses mots de passe », insiste-t-il.

Une jeune fille activant des paramètres de sécurité pour se protéger en ligne

Il est également important de mettre régulièrement à jour les logiciels et d’éviter d’utiliser des logiciels piratés, qui ne bénéficient pas des mises à jour de sécurité. L’installation d’un antivirus est également recommandée.

Lors des déplacements, notamment dans les gares ou les aéroports, il est préférable d’utiliser un VPN et d’éviter d’accéder à ses comptes bancaires ou à des données sensibles via des réseaux Wi-Fi publics, souvent ciblés par des cyberattaques.

Par ailleurs, certaines plateformes en ligne indiquent des conduites à tenir en cas de violence en ligne. Voici quelques conseils pour faire face au harcèlement en ligne.


Ne répondez pas. Répondre à un harceleur en ligne ne fera souvent qu’aggraver la situation. Il est préférable d’ignorer les messages et les commentaires offensants.

Bloquez les personnes qui vous harcèlent. La plupart des plateformes de médias sociaux disposent d’une fonction de blocage permettant d’empêcher les personnes concernées de vous contacter.

Signalez les abus. Les plateformes proposent également des mécanismes de signalement permettant de signaler les comportements abusifs. Utilisez-les lorsque vous êtes confronté à des contenus ou comportements qui vous mettent mal à l’aise ou vous harcèlent.

Parlez aux proches: le harcèlement en ligne peut être épuisant et stressant. Parlez-en à des proches ou à un professionnel si vous en ressentez le besoin.

Partagez votre expérience. Parler à des amis ou à des membres de sa famille peut permettre de ne pas rester seul face aux violences subies.


Face au cyberharcèlement : quelles pistes de solutions ?

Pour les personnes interrogées, la prévention passe notamment par la formation. « Il faut former les jeunes, dès le collège et le lycée, aux bonnes pratiques en ligne, à la protection des données personnelles et à l’identification des violences numériques », recommande Paul Ayikoué, enseignant.

Il propose également de mieux faire connaître les mécanismes de signalement de l’ANCy, des plateformes numériques et des services de police spécialisés.

Il préconise, par ailleurs, la mise en place de davantage de dispositifs d’écoute, d’assistance psychologique et d’accompagnement juridique pour les victimes.

Pour d’autres, il est nécessaire d’agir davantage contre les auteurs en renforçant les poursuites judiciaires.

« Les auteurs de cyberharcèlement doivent être identifiés, poursuivis et sanctionnés conformément aux lois en vigueur. Une application rigoureuse des textes contribue à réduire le sentiment d’impunité qui favorise souvent la récidive », indique Mawuena.

Selon cette dernière, une meilleure collaboration entre les autorités judiciaires, les services spécialisés en cybersécurité et les plateformes numériques permettrait d’identifier plus rapidement les auteurs de menaces, de sextorsion, de diffusion d’images intimes ou de campagnes de harcèlement.

Elle appelle également à responsabiliser les personnes qui contribuent à amplifier les violences.

« Il faut aussi sanctionner les relais du harcèlement. Partager, commenter, relayer ou « aimer » un contenu humiliant peut contribuer à amplifier le préjudice subi par la victime. La lutte contre le cyberharcèlement implique donc également de responsabiliser les personnes qui participent à la diffusion des contenus abusifs », conclut-elle.

La lutte contre le cyberharcèlement ne peut se limiter à apprendre aux victimes à se protéger. Elle passe également par l’identification rapide des auteurs, l’application effective des sanctions prévues par la loi, la responsabilisation des plateformes numériques, l’accompagnement des victimes et une mobilisation collective pour faire reculer l’impunité en ligne.

Edwige ADANTOR

Ce reportage est produit dans le cadre du projet « Jeunes filles et femmes : des voix qui comptent », porté par EkinaMag avec le soutien de CFI dans le cadre du projet MEDIAOS

 

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