À l’ère de la transformation digitale, l’Internet et les technologies numériques sont devenus des outils incontournables pour accéder à l’information, à l’éducation, à la santé, à l’emploi et à la participation citoyenne. Pourtant, si le numérique offre de nouvelles opportunités aux femmes et aux filles, il reproduit également de nombreuses inégalités déjà présentes dans la société. Accès aux outils numériques, liberté d’expression, visibilité, entrepreneuriat, sécurité en ligne ou encore participation à la vie publique : les droits des femmes se jouent désormais aussi dans l’espace numérique.
Le numérique est aujourd’hui considéré comme un puissant levier d’autonomisation pour les femmes et les filles. Grâce aux smartphones et aux réseaux sociaux, de nombreuses femmes togolaises accèdent aux informations essentielles sur leurs droits et leur santé, à l’éducation ou encore aux opportunités économiques qui s’offrent à elles. Dans un contexte où l’accès à certaines ressources demeure parfois limité par des contraintes géographiques, économiques ou socioculturelles, les outils numériques contribuent à réduire certaines barrières et à ouvrir de nouvelles perspectives.
Les technologies numériques favorisent également l’émergence de nouvelles formes d’entrepreneuriat féminin. Nombreuses sont les femmes togolaises qui utilisent aujourd’hui les réseaux sociaux (TikTok, Facebook…) et les plateformes de commerce en ligne pour développer des activités génératrices de revenus. Cette transformation offre à de nombreuses entrepreneures l’opportunité de gagner en autonomie financière et de renforcer leur participation à la vie économique.
Dans le domaine de l’éducation, les opportunités offertes par le numérique sont tout aussi importantes. Les plateformes d’apprentissage en ligne, les bibliothèques numériques, les webinaires et les formations à distance permettent aux filles et aux jeunes femmes de bénéficier de connaissances auparavant difficiles à acquérir. Pour celles vivant dans des milieux confrontés aux contraintes liées aux normes sociales, ces outils constituent souvent une véritable passerelle vers l’apprentissage, le perfectionnement professionnel et le développement personnel.
Selon Mme Dina AGBEWANOU, directrice exécutive de l’ONG AVIP-Togo, le numérique représente une immense opportunité d’apprentissage. « Aujourd’hui, on peut apprendre dans beaucoup de domaines, notamment sur les questions de genre. Si nous voulons acquérir un solide bagage intellectuel, le numérique nous en donne la possibilité », affirme-t-elle.
Ces outils permettent ainsi de franchir certaines barrières liées à la distance, au coût ou à la disponibilité des ressources éducatives.
Le digital s’impose également comme un espace d’expression et de mobilisation citoyenne. Les réseaux sociaux offrent aux femmes la possibilité de partager leurs expériences, de dénoncer des injustices, de sensibiliser l’opinion publique et de défendre leurs droits. Ces plateformes ont permis de mettre en lumière des problématiques longtemps passées sous silence, notamment les violences basées sur le genre, les discriminations ou encore les obstacles à la participation des femmes à la vie publique.
« Il y avait des victimes qui n’avaient pas le courage de se confier à leurs proches. Aujourd’hui, grâce au numérique, certaines situations deviennent visibles et peuvent être dénoncées », explique Mme Larissa AGBENOU, fondatrice du média Droits Humains.
Cette capacité à rendre visibles des réalités invisibilisées constitue un enjeu majeur pour la défense des droits humains.
Mme Nadège ADIGUN, présidente de l’association Endométriose et Nous, utilise ainsi TikTok pour sensibiliser à l’endométriose.
« Beaucoup de jeunes filles vivent avec cette maladie mais n’osent pas en parler. Il y a encore la honte et cette mentalité qui considère que la femme doit rester dans l’ombre », déplore-t-elle.
De son côté, Mme Rachel Mouhibatou ESTEVE, coordinatrice de l’Antenne Maritime de l’Association Togolaise pour le Bien-Être Familial (ATBEF), souligne que le numérique représente avant tout un outil d’accès à un droit fondamental : le droit à l’information.
« Celui qui a l’information a le pouvoir de décision. Grâce au numérique, nous arrivons aujourd’hui à toucher un très grand nombre de jeunes à travers nos actions », explique-t-elle.
Dans son travail auprès des jeunes, le numérique est notamment devenu un outil de sensibilisation aux questions liées à la santé sexuelle et reproductive. Les réseaux sociaux permettent de diffuser rapidement des informations, de répondre à certaines préoccupations et d’atteindre des jeunes qui ne fréquentent pas nécessairement les structures traditionnelles d’information ou de sensibilisation.
Pour les jeunes filles en particulier, cet accès peut être déterminant. Certaines questions liées à la sexualité, à la menstruation, à la contraception ou à la santé reproductive restent difficiles à aborder ouvertement dans le cercle familial. Les espaces numériques peuvent alors offrir une possibilité de rechercher l’information de manière plus sereine.
Grâce aux réseaux sociaux, des femmes peuvent donc désormais raconter leurs expériences, trouver du soutien, accéder à des informations et orienter d’autres personnes vers des ressources ou des solutions adaptées.
La fracture numérique : quand l’accès ne suffit pas
L’accès au numérique reste en effet marqué par de profondes disparités entre les femmes et les hommes.
D’après la GSMA, les femmes des pays à revenu faible et intermédiaire sont moins susceptibles que les hommes d’utiliser Internet mobile. Cette situation représente des centaines de millions de femmes supplémentaires privées des opportunités offertes par la connectivité. En Afrique subsaharienne, l’écart entre les femmes et les hommes demeure particulièrement important.
Mme Ayawavi ATTISO, ingénieure civile et présidente de l’ONG URPLANEED, rappelle que l’accès même aux équipements reste un défi.
« Dans les milieux reculés, beaucoup de jeunes femmes n’ont pas de téléphone ou ne sont pas connectées. Cela constitue déjà un frein à leur participation aux activités numériques. »
L’accessibilité financière des équipements, le coût de la connexion et les disparités géographiques continuent ainsi de limiter l’accès des femmes au numérique.
Mais la fracture numérique ne se résume pas à l’absence d’un téléphone portable ou d’une connexion Internet. Elle concerne également les conditions dans lesquelles les femmes et les filles accèdent aux technologies, leur capacité à les utiliser de manière autonome et les possibilités qu’elles ont d’en tirer réellement profit.
Pour Justine NAGBE, étudiante en Informatique, les obstacles sont également économiques et sociaux.
Dans certaines contrées, explique-t-elle, les femmes disposent de moins de ressources financières pour acheter un smartphone, payer une connexion Internet ou acquérir les équipements nécessaires à leur formation. Lorsqu’un ménage doit arbitrer entre plusieurs dépenses, l’accès des femmes et des filles aux outils numériques peut passer au second plan.
À cette dimension économique s’ajoutent les inégalités liées aux compétences numériques. Posséder un smartphone ne signifie pas nécessairement savoir rechercher une information fiable, protéger ses données personnelles, utiliser les services numériques, créer du contenu ou exploiter Internet pour développer une activité économique. Le manque de formation peut ainsi transformer un outil potentiellement émancipateur en une ressource dont l’utilisation reste limitée.
Les normes sociales contribuent également à restreindre l’autonomie numérique des femmes. Dans certaines familles, l’utilisation d’Internet et des réseaux sociaux par les filles et les femmes peut faire l’objet d’une surveillance ou de restrictions. Le temps consacré au numérique peut aussi être difficile à concilier avec une répartition inégale des tâches domestiques et des responsabilités familiales.
Ainsi, même lorsqu’une femme possède un téléphone et bénéficie d’une connexion, elle ne dispose pas nécessairement de la même liberté d’usage qu’un homme.
« La fracture numérique est également une fracture de la présence et de la visibilité. Les femmes ne doivent pas seulement être connectées : elles doivent pouvoir prendre la parole, produire de l’information, développer leurs compétences, créer des contenus et participer aux espaces où se construisent les débats et les opportunités », souligne Mme Justine NAGBE.
Cette situation crée un cercle difficile à rompre. Une jeune fille qui n’a pas accès aux outils numériques ou qui ne possède pas les compétences nécessaires peut passer à côté d’opportunités de formation. Une entrepreneure privée d’une connexion régulière peut rencontrer davantage de difficultés à promouvoir son activité. Une femme qui ne maîtrise pas les outils numériques peut également être moins en mesure de faire valoir ses droits ou de participer aux débats qui se déroulent en ligne.
Réduire la fracture numérique entre les femmes et les hommes ne consiste donc pas simplement à connecter davantage de femmes. Il s’agit de leur garantir un accès abordable, sûr et autonome aux technologies, mais aussi de renforcer leurs compétences afin qu’elles puissent les utiliser pour apprendre, entreprendre, s’exprimer, s’informer et participer pleinement à la société.
Les mêmes discriminations, dans un nouvel espace
L’accès au numérique ne garantit cependant pas l’égalité, car les discriminations qui existent dans la société trouvent aujourd’hui leur prolongement dans l’espace en ligne.
Pour Mme Roseline TSEKPUIA, agronome et activiste féministe, le numérique n’a pas fait disparaître les discriminations. « Les barrières auxquelles font face les femmes dans l’espace public se transposent généralement dans l’espace en ligne. »
Les normes sociales continuent d’imposer des restrictions aux femmes : certaines seraient trop visibles, trop audacieuses ou ne devraient pas s’exprimer sur des sujets considérés comme sensibles.
« Une femme ne doit pas parler de santé reproductive, une femme mariée ne doit pas être visible en ligne, une femme ne doit pas porter tel ou tel vêtement », énumère-t-elle.
Ces injonctions traduisent la persistance d’un contrôle social sur la parole, l’apparence et l’image des femmes, y compris lorsqu’elles évoluent dans un espace numérique.
Mme Patricia ADJISSEKU, rédactrice en chef de Kanal FM, reconnaît avoir elle-même reproduit certaines de ces normes. Elle raconte avoir critiqué sa nièce parce qu’elle était active sur les réseaux sociaux alors qu’elle était mariée. « Aujourd’hui, je constate que cette présence en ligne lui permet de développer son activité et de vendre efficacement ses produits. »
Son témoignage illustre une contradiction : ce qui peut être perçu comme une exposition excessive d’une femme peut aussi constituer une véritable opportunité économique et professionnelle.
Les violences numériques : une menace pour les droits des femmes
À ces pressions sociales s’ajoutent les violences facilitées par la technologie. Cyberharcèlement, sextorsion, insultes sexistes, menaces, diffusion non consentie d’images intimes, usurpation d’identité ou campagnes de dénigrement constituent autant de formes de violences susceptibles de réduire la participation des femmes à l’espace numérique.
Les femmes qui prennent publiquement la parole sont particulièrement exposées. Journalistes, défenseures des droits humains, activistes, entrepreneures ou autres femmes engagées peuvent faire l’objet d’attaques destinées à les intimider, les discréditer ou les pousser au silence.
Pour Dorcas ESSILIVI, médecin et activiste des droits humains, cette peur constitue un frein réel à la liberté d’expression.
« Beaucoup de femmes sont attaquées en ligne. Certaines reçoivent des menaces leur indiquant que leur domicile ou leur lieu de travail sont connus. »
Selon ONU Femmes, les violences en ligne touchent particulièrement les femmes journalistes et peuvent, dans certains cas, se prolonger dans le monde physique.
Le cyberharcèlement, les menaces, la diffusion non consentie d’images, l’usurpation d’identité ou encore les campagnes de dénigrement constituent autant d’obstacles à la pleine participation des femmes à la vie numérique.
Selon Dorcas ESSILIVI, la réponse passe notamment par l’application effective des lois. « Si les femmes savent que l’espace numérique est sécurisé et que les auteurs de violences seront sanctionnés, elles se sentiront davantage en confiance pour s’exprimer. »
La lutte contre les violences numériques apparaît ainsi indissociable de la promotion de la liberté d’expression des femmes.
Le regard des autres, premier obstacle à la visibilité des femmes
Au-delà des violences, plusieurs actrices soulignent le poids du jugement social. Pour Mme Obé Mawussé FANTODJI, spécialiste en marketing digital, de nombreuses femmes hésitent encore à prendre la parole par peur des critiques. « La femme a toujours ce problème : qu’est-ce que les autres vont penser ? »
Elle estime pourtant que le numérique représente aujourd’hui une véritable opportunité pour les femmes, y compris celles confrontées aux contraintes de la maternité ou de la vie familiale.
« Un simple smartphone peut permettre à une femme de s’insérer dans l’économie numérique. »
Cette capacité à transformer un simple outil en instrument économique montre que l’autonomisation numérique ne dépend pas toujours de moyens technologiques sophistiqués. Elle peut commencer par un téléphone, une connexion et la capacité à s’en servir.
Pour Mme Christelle POCANAM, juriste, consultante en communication et coach en leadership, la visibilité numérique est devenue un enjeu professionnel.
« Nous sommes arrivés à un tournant où la visibilité entraîne la crédibilité. Une femme qui n’utilise pas le numérique à bon escient n’est pas visible et ne peut pas valoriser pleinement ses compétences. »
Mais cette visibilité ne doit pas devenir une nouvelle obligation imposée aux femmes. Elle doit plutôt être pensée comme une possibilité dont chacune peut disposer librement, sans subir de violences, de surveillance ou de jugement discriminatoire.
Former, accompagner et transformer les mentalités
Face à ces défis, les solutions passent par plusieurs leviers : l’accès, la formation, l’accompagnement, la protection et surtout la transformation des mentalités.
L’artiste-photographe Lina Mensah insiste sur la nécessité de renforcer les compétences numériques des femmes afin qu’elles puissent utiliser les plateformes avec davantage de confiance et de sérénité.
La formation doit notamment permettre aux femmes et aux filles de mieux maîtriser les outils numériques, mais aussi de connaître leurs droits, de protéger leurs données personnelles, d’identifier les violences en ligne et de savoir vers quels mécanismes de recours se tourner lorsqu’elles en sont victimes.
Pour Franck ARIDJA, coordinateur régional des programmes de la Fondation Hans Seidel, les principaux obstacles relèvent encore de l’éducation et de la socialisation.
« Nos constitutions consacrent déjà l’égalité entre les femmes et les hommes. Le véritable défi reste l’éducation et les mentalités. »
Cette transformation doit commencer tôt, en donnant aux filles les mêmes possibilités d’accès aux sciences, aux technologies, à l’information et à la prise de parole. Elle doit également concerner les garçons et les hommes, afin que les normes qui limitent les femmes soient progressivement remises en question.
L’enjeu est donc autant technologique que social. Il s’agit de construire une transformation numérique qui ne laisse aucune femme derrière.
Pour Ginette ADEKAMBI, directrice exécutive du GF2D, le débat dépasse largement les questions technologiques. « Le numérique n’est pas seulement une question de technologie, c’est une question de justice. »
À ses yeux, l’objectif ne doit pas être uniquement de connecter davantage de femmes, mais de faire en sorte qu’elles deviennent des actrices de la transformation numérique.
« Chaque femme, chaque fille doit être non seulement utilisatrice du numérique, mais aussi actrice, leader et bénéficiaire de cette transformation. Parce qu’une société numérique sans égalité de genre n’est pas une société moderne, c’est une société incomplète. »
À mesure que le numérique façonne l’accès à l’information, à l’éducation, aux opportunités économiques, aux services et à la participation citoyenne, l’inclusion numérique devient un enjeu de droits.
L’égalité de genre à l’ère numérique ne pourra donc pas être atteinte en se contentant de mesurer combien de femmes sont connectées. Il faut également s’interroger sur ce qu’elles peuvent faire une fois connectées : peuvent-elles apprendre, entreprendre, s’exprimer, créer, décider et participer sans être limitées par leur sexe ?
La véritable transformation numérique sera inclusive lorsqu’une fille vivant en milieu rural aura les mêmes possibilités d’accéder aux outils et aux connaissances qu’un garçon, lorsqu’une entrepreneure pourra développer son activité sans être freinée par le coût ou les normes sociales, lorsqu’une journaliste pourra prendre la parole sans subir de menaces et lorsqu’une femme pourra défendre ses droits en ligne sans craindre pour sa sécurité.
Connecter les femmes est une première étape. Le véritable défi est de leur permettre d’exercer pleinement leur pouvoir d’agir dans cet espace qui prend chaque jour davantage de place dans nos vies.
Ce reportage est produit dans le cadre du projet « Jeunes filles et femmes : des voix qui comptent », porté par EkinaMag avec le soutien de CFI dans le cadre du projet MEDIAOS






