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4/10 [DOSSIER] Gouvernance locale au Togo : pourquoi les femmes restent-elles aux portes du pouvoir ?

5 août 2026
4/10 [DOSSIER] Gouvernance locale au Togo : pourquoi les femmes restent-elles aux portes du pouvoir ?
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Plus de la moitié de la population togolaise est féminine, mais les femmes n’occupent que 15 % des sièges dans les collectivités territoriales. Malgré les réformes engagées et les efforts de promotion du leadership féminin, leur accès aux responsabilités locales reste limité. Entre obstacles économiques, normes sociales, verrouillage partisan et climat politique dissuasif, décryptage des freins qui continuent d’écarter les femmes des postes de décision.

Six ans après le retour des élections locales au Togo, le constat reste sans appel : les femmes continuent d’occuper une place marginale dans la gouvernance locale. Pourtant, des réformes ont été engagées afin de favoriser leur participation. À l’occasion des élections municipales et régionales de 2025, la caution exigée des candidates a été réduite de moitié, une mesure saluée comme un signal politique fort. Mais dans les faits, son impact demeure limité.

Selon les chiffres d’un document budgétaire sensible au genre 2026, les femmes représentent aujourd’hui seulement 15 % des membres des conseils municipaux et régionaux. Aux élections municipales du 17 juillet 2025, elles n’ont obtenu que 216 des 1 527 sièges de conseillers municipaux, soit 14,14 % des élus. Parmi les 117 communes que compte le pays, seules 16 sont dirigées par une femme, soit environ 13,6 % des maires. Si ces chiffres traduisent une légère progression par rapport aux élections de 2019, ils restent loin de refléter le poids démographique des femmes, qui représentent plus de la moitié de la population togolaise. Le dernier recensement officiel au Togo (le RGPH-5 de novembre 2022) a dénombré 8 095 498 habitants, dont 4 150 988 femmes (soit 51,3 %).

Pour les organisations engagées en faveur des droits des femmes, la légère évolution constatée entre 2019 et 2025 demeure largement insuffisante en ce qui concerne la proportion de la participation des femmes à la gouvernance locale.

Ginette Bayi Gina Adekambi, directrice exécutive du Groupe de réflexion et d’action Femme, Démocratie et Développement (GF2D)

« Le rythme reste trop lent pour espérer la parité à court terme si les mécanismes actuels ne sont pas renforcés », avertit Ginette Bayi Gina Adekambi, directrice exécutive du Groupe de réflexion et d’action Femme, Démocratie et Développement (GF2D).

Esso-Dong Kongah, directeur exécutif du Centre de Documentation et de Formation sur les Droits de l’Homme (CDFDH) Photo Crédit: Esso-Dong Kongah pour EkinaMag

Un constat partagé par Esso-Dong Kongah, directeur exécutif du Centre de Documentation et de Formation sur les Droits de l’Homme (CDFDH), qui voit dans cette évolution une « avancée en trompe-l’œil ». « En six ans, on gagne à peine un point et demi. À ce rythme, il faudrait plusieurs décennies pour atteindre la parité », observe-t-il. Son inquiétude va au-delà du simple nombre d’élues : parmi les 1 527 conseillers municipaux du pays, une seule femme vivant avec un handicap siège aujourd’hui dans une assemblée locale, révélant une double exclusion largement ignorée du débat public.

Au fond, la question dépasse le seul décompte des sièges. Combien de femmes dirigent effectivement une commune ? Combien président une commission municipale ou occupent des postes où elles influencent réellement les décisions ? Ces interrogations rappellent qu’une présence numérique ne garantit pas un véritable partage du pouvoir.

Cette lecture est loin de faire consensus dans la sphère politique, mais certains partis reconnaissent eux aussi l’ampleur du défi. L’Alliance des démocrates pour le développement intégral (ADDI), l’un des partis ayant répondu à nos sollicitations dans le cadre de cet article, affirme que l’égalité politique constitue un impératif de développement et assure avoir inscrit un seuil minimal de 30 % de femmes sur ses listes électorales et dans ses instances internes. Une ambition qui contraste toutefois avec la faible représentation féminine observée dans l’ensemble du paysage politique togolais. Ce parti d’opposition revendique 4 conseillères municipales en 2025 contre 2 conseillères municipales et une adjointe au maire en 2019.

Les racines profondes d’une sous-représentation

Cette faible représentation des femmes ne relève pas du hasard. Les spécialistes interrogés par Ekinamag convergent vers un même constat : les obstacles se cumulent et se renforcent mutuellement. Le premier reste d’ordre socioculturel.

Dans de nombreuses communautés, la politique demeure encore largement perçue comme un univers masculin. Les responsabilités familiales continuent de reposer majoritairement sur les femmes, réduisant leur disponibilité pour une activité politique souvent exigeante en temps, en ressources et en déplacements. À cela s’ajoutent les stéréotypes de genre qui associent encore l’autorité politique aux hommes et découragent nombre de femmes de briguer des fonctions électives.

Pour la Directrice exécutive du GF2D, plusieurs facteurs expliquent cette situation : les stéréotypes socioculturels, le manque de ressources financières, la faible volonté des partis politiques d’investir les femmes sur des positions réellement éligibles, les violences politiques fondées sur le genre, l’absence de réseaux de mentorat ainsi que la charge disproportionnée des responsabilités familiales.

L’argent, un obstacle bien plus lourd que la caution électorale

La réduction de moitié de la caution électorale (12 500 FCFA contre 25000 FCFA pour les hommes) constituait l’une des principales mesures adoptées pour encourager les candidatures féminines. Mais pour les experts, cette réforme n’a traité qu’une partie du problème. « Le frein financier a été atténué, mais il n’a pas disparu », résume Esso-Dong Kongah. Car au-delà de la caution, une campagne électorale nécessite des moyens importants : déplacements, communication, mobilisation des électeurs, production de supports de campagne ou encore animation des équipes locales. Or, beaucoup de femmes disposent de ressources économiques plus limitées que leurs homologues masculins.

Cette réalité est également soulignée par WiLDAF Afrique de l’Ouest, un vaste réseau panafricain d’organisations non gouvernementales de droits des femmes et d’individus créé en 1990, qui estime que le faible pouvoir économique des femmes réduit fortement leurs chances d’accéder aux responsabilités locales. Selon Andréa AZIABOU, chargée de programme de l’organisation, les femmes continuent d’assumer une grande partie des activités de soins et des responsabilités domestiques, ce qui limite leur disponibilité et leur capacité à investir dans une carrière politique.

Les partis politiques, principal verrou du leadership féminin

Au-delà des moyens financiers, les partis politiques apparaissent comme l’un des principaux filtres de la représentation féminine. Même lorsque les textes encouragent la parité, les femmes sont souvent positionnées en bas des listes électorales, avec peu de chances d’être élues. Sur les 118 partis politiques qui existent à ce jour au Togo, seuls deux ont investi une femme comme premier responsable.

Pour Esso-Dong Kongah, de nombreuses formations politiques se contentent de respecter les exigences légales sans mettre en œuvre une véritable stratégie de promotion du leadership féminin. Le manque de formation, de mentorat, de réseaux internes et de mécanismes transparents d’accès aux responsabilités contribue à maintenir les femmes à l’écart des postes stratégiques. Le constat est partagé par plusieurs expertes interrogées dans cette enquête.

Quand le climat politique nourrit l’autocensure

Si les contraintes financières, les pesanteurs socioculturelles et les pratiques des partis politiques expliquent en partie la faible présence des femmes dans les collectivités territoriales, elles ne suffisent pas à rendre compte de l’ensemble du phénomène. Plusieurs personnes interrogées par Ekinamag estiment que le contexte politique togolais joue également un rôle déterminant dans la décision des femmes de s’engager, ou non, dans la vie publique.

Pour le politologue Essayiste et Président Honoraire du Centre pour la Gouvernance Démocratique et la Prévention des Crises (CGDPC), Elhajj Madi Djabakaté, la participation politique demeure, aux yeux de nombreux citoyens, une activité à risque.

Politologue Essayiste et Président Honoraire du Centre pour la Gouvernance Démocratique et la Prévention des Crises (CGDPC)

« Depuis les événements politiques de 1990, le Togo a connu de nombreuses périodes de tensions, de violences politiques, de crises électorales et de contestations liées aux conditions d’exercice de la démocratie. Les épisodes de répression des manifestations, les affrontements postélectoraux, les arrestations de responsables politiques, de militants, de journalistes ou de membres de la société civile, ainsi que les restrictions imposées aux libertés d’expression, de réunion et d’association ont contribué à installer, chez une partie de la population, la perception que l’engagement politique peut comporter un coût personnel élevé. Cette perception affecte l’ensemble des citoyens, mais elle peut avoir un effet particulièrement dissuasif sur les femmes, qui doivent déjà composer avec des contraintes », a-t-il souligné.

Il ajoute que cette réalité influence directement le renouvellement de la classe politique locale. Dans un climat perçu comme tendu ou polarisé, les partis ont tendance à miser sur des profils déjà installés dans les réseaux de pouvoir, majoritairement masculins, au détriment des nouvelles candidatures féminines. « Lorsque les citoyens doutent de pouvoir exercer librement leurs droits politiques, l’autocensure tend à se développer. Les personnes les plus exposées aux responsabilités familiales ou professionnelles privilégient souvent la stabilité à l’engagement politique. Cette logique contribue mécaniquement à réduire le vivier de femmes prêtes à briguer des fonctions électives, notamment au sein des partis d’opposition », a ajouté Mohammed Madji. Par ailleurs, dans ce contexte, les femmes qui parviennent à intégrer les structures dirigeantes, estime le politologue, sont souvent davantage cooptées que véritablement issues d’un processus interne de formation et de progression militante.

Cette analyse trouve un écho jusque dans les formations politiques elles-mêmes. À l’ADDI, Abdoul Moumouni, président de la Ligue des Jeunes de ce parti, reconnaît que la faible participation des femmes résulte d’un faisceau de facteurs : déficit de formation politique, poids des normes sociales, accès limité au financement des campagnes et violences physiques ou verbales qui continuent d’alimenter la peur de s’engager.

Des témoignages qui illustrent une réalité

À une trentaine d’années, Jeanne Gnaley, mère de deux enfants, titulaire d’un master en marketing à l’Université de Lomé et active dans le secteur éducatif, ne remet pas en cause les compétences des femmes à gouverner une commune. Pourtant, elle ne se voit pas faire le pas vers la politique. La raison est profondément personnelle. L’engagement politique d’un proche lui a coûté la vie, un drame qui continue d’influencer sa perception de la politique. « Aujourd’hui, si l’on me proposait de choisir entre un poste de coordinatrice de projet à fort impact social et celui de maire, je choisirais sans hésiter le premier. Je préfère agir concrètement pour ma communauté plutôt que d’occuper une fonction où je n’aurais pas, selon moi, une réelle marge de décision », confie-t-elle.

Son témoignage illustre une réalité plus large : certaines femmes ne renoncent pas à l’engagement citoyen, mais privilégient d’autres espaces d’action qu’elles jugent moins exposés et plus efficaces.

D’autres anciennes candidates évoquent, quant à elles, les difficultés rencontrées au sein même des formations politiques. Candidate aux élections locales de 2025 sur une des listes de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) dans le Grand-Lomé, Jotta occupait la dernière position sur la liste, avec très peu de chances d’être élue. Elle affirme d’ailleurs avoir été sollicitée à la dernière minute pour combler une liste sans avoir de base politique au départ ou encore une ambition politique.

De son côté, Ida, mère d’une fille et deux garçons, candidate en 2019 ayant occupé la 14è place sur la liste Golfe 1 sous les couleurs de la Convention démocratique des peuples africains (CDPA), a décliné une nouvelle proposition en 2025. « On nous avait fait des promesses qui n’ont jamais été tenues », regrette-t-elle, expliquant avoir pris ses distances avec la politique partisane tout en gardant l’espoir d’une gouvernance locale davantage tournée vers les citoyens.

« Quotas, financement et mentorat » : les réformes suggérées
Andréa AZIABOU, chargée de programme de WiLDAF Afrique de l’Ouest Photo crédit: EkinaMag

Face à ce constat, les organisations de défense des droits des femmes appellent à dépasser les mesures symboliques. Pour WiLDAF Afrique de l’Ouest, le cadre juridique togolais reconnaît déjà le principe d’égalité entre les femmes et les hommes et prévoit des dispositions encourageant leur participation politique. Mais entre les textes et la pratique, un fossé demeure. « La pratique révèle des discriminations et des inégalités dans les conditions de participation au processus politique », souligne Andréa AZIABOU, chargée de programme de l’organisation, qui appelle à des actions concrètes pour améliorer l’accès des femmes aux instances locales de décision.

Le GF2D estime, pour sa part, que le véritable défi réside désormais dans l’application effective des mécanismes existants.

L’organisation préconise notamment, des sanctions réellement dissuasives contre les listes ne respectant pas les règles de parité, l’instauration de listes « Zébra » alternant systématiquement femmes et hommes, un financement public spécifique des candidatures féminines, le renforcement des dispositifs de protection contre les violences politiques fondées sur le genre ainsi que l’introduction de quotas au sein même des instances dirigeantes des partis politiques. Elle met également en avant les résultats de son Académie des Femmes en Leadership Politique, créée en 2012 avec l’appui de la Fondation Hanns Seidel. Plusieurs anciennes participantes occupent aujourd’hui des postes de responsabilité. « À ce jour, on compte parmi les anciennes de l’Académie 2 femmes ministres, une quarantaine de conseillères municipales — dont 5 maires — 3 députés ainsi que des sénatrices », partage la Directrice exécutive de l’Ong. Pour l’organisation, ces résultats démontrent que les compétences existent ; ce sont les opportunités qui demeurent insuffisantes.

Le CDFDH plaide également pour une approche plus globale. Cette structure insiste sur la production systématique de données désagrégées par sexe et par handicap, ainsi qu’une meilleure prise en compte des femmes vivant avec un handicap dans les réformes électorales. Elle appelle aussi à lutter contre les stéréotypes, jusque dans le langage, en généralisant par exemple, l’usage de l’expression « Madame la Maire » dans les documents officiels et les médias.

Du côté des partis politiques, l’ADDI propose également plusieurs pistes : instaurer un quota dans le code électoral, créer un fonds public destiné aux campagnes des femmes candidates, renforcer leur formation politique et adapter les horaires des sessions des conseils municipaux afin de mieux tenir compte des contraintes familiales qui pèsent encore largement sur elles.

Pour Mohamed Madi Djabakaté, les mesures incitatives ne suffiront pas à elles seules à transformer durablement la représentation politique des femmes. Il ouvre le débat sur l’instauration éventuelle d’un quota minimal de sièges réservés aux femmes dans les conseils municipaux, tout en soulignant qu’une telle réforme devrait faire l’objet d’un large consensus politique et social.

Un accompagnement des Nations Unies qui porte ses premiers fruits

Le Système des Nations Unies attribue en partie les progrès enregistrés lors des élections locales de 2025 à l’accompagnement apporté aux femmes candidates. Présentant le Rapport annuel 2025 des Nations Unies au Togo, le 29 juillet 2026, la Coordinatrice résidente, Coumba D. Sow, a indiqué que le PNUD, l’UNFPA et la Commission nationale des droits de l’Homme (CNDH) ont formé les candidates sur le cadre juridique, les techniques de campagne et le leadership politique.

Coumba D. Sow, Coordinatrice résidente des Nations Unies au Togo

Selon elle, cet appui a contribué à l’élection de 216 femmes conseillères locales (municipales et régionales), renforçant leur présence dans les instances de décision. Elle estime toutefois que ces efforts doivent être poursuivis afin d’encourager davantage de femmes à briguer des mandats électifs, tout en développant très tôt le leadership des filles.

Une démocratie plus inclusive reste à construire

L’évolution enregistrée depuis les élections locales de 2019 montre que les lignes commencent à bouger. Mais le rythme demeure insuffisant pour espérer une représentation équilibrée des femmes dans les collectivités territoriales.

Cette enquête met en évidence une réalité essentielle : la sous-représentation des femmes ne résulte pas d’un obstacle unique, mais de l’accumulation de facteurs économiques, sociaux, culturels, institutionnels et politiques qui se renforcent mutuellement. La réduction de la caution électorale constitue une avancée, mais elle ne peut, à elle seule, corriger des inégalités profondément enracinées.  Améliorer la représentation des femmes dans les conseils municipaux ne relève pas uniquement d’un impératif d’égalité. C’est aussi un enjeu de qualité de la gouvernance locale. Une démocratie ne peut prétendre représenter pleinement ses citoyens lorsque plus de la moitié de sa population demeure largement absente des espaces où se prennent les décisions qui façonnent le quotidien des communautés.

Six ans après le retour des élections locales, la présence des femmes dans les collectivités territoriales progresse, mais à petits pas. Pour de nombreuses organisations, la question n’est plus de savoir si les femmes sont capables de gouverner, mais si le système politique est prêt à leur faire une place à la hauteur de leur poids dans la société. Car une gouvernance locale véritablement représentative ne peut se construire durablement sans les femmes.

Atha ASSAN

Ce reportage est produit dans le cadre du projet « Jeunes filles et femmes : des voix qui comptent », porté par EkinaMag avec le soutien de CFI dans le cadre du projet MEDIAOS

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