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10/10 [REPORTAGE] Les défis de la scolarisation des jeunes filles au Togo : entre progrès et obstacles

30 septembre 2026
10/10 [REPORTAGE] Les défis de la scolarisation des jeunes filles au Togo : entre progrès et obstacles

Une jeune fille dans une salle de classe

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Malgré les progrès enregistrés ces dernières années dans l’accès des filles à l’éducation au Togo, de nombreuses adolescentes continuent d’abandonner l’école avant la fin de leur cursus. Pauvreté, grossesses précoces, mariages d’enfants, violences basées sur le genre et pesanteurs socioculturelles freinent encore leur réussite, particulièrement dans les zones rurales. Entre avancées et défis persistants, immersion au cœur d’une réalité qui compromet l’avenir de nombreuses jeunes filles Reportage !

Mardi 15 septembre 2026. Il est 8 heures. Nous sommes à Ahépé, dans la Région maritime, à environ 70 km au nord-est de Lomé, la capitale togolaise, et à 12 km de Tabligbo, chef-lieu de la préfecture de Yoto. Alors que les salles de classe accueillent progressivement les élèves pour cette deuxième journée de la rentrée scolaire 2026-2027, certaines adolescentes sont déjà éloignées des bancs de l’école.

Dans le quartier Assiko, notre regard s’arrête sur Christelle (prénom d’emprunt). À 15 ans, la jeune fille avance lentement en direction du marché qui s’anime chaque mardi. Un bébé d’à peine un an attaché dans le dos, un plateau posé sur la tête, elle espère vendre suffisamment de beignets pour subvenir aux besoins de son enfant.

Il y a deux ans, Christelle était au collège. Élève en classe de cinquième, elle nourrissait le rêve de devenir infirmière. Ce rêve s’est brutalement interrompu lorsqu’elle est tombée enceinte.

« Quand j’ai appris que j’attendais un enfant, j’avais peur. Je ne savais pas comment le dire à mes parents. Après quelques semaines, j’ai arrêté d’aller à l’école parce que tout le monde connaissait déjà ma situation », raconte-t-elle, tête baissée.

Selon cette dernière, le père présumé de l’enfant est un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Depuis la naissance du bébé, Christelle, qui vit chez ses parents, partage son temps entre les activités génératrices de revenus, les travaux domestiques et les soins à apporter à son fils. Reprendre le chemin de l’école paraît désormais très difficile.

« J’aimerais retourner étudier, mais qui va garder mon enfant ? Et puis, il faut trouver l’argent pour les cahiers, les uniformes et le reste », confie-t-elle.

Sous un manguier devant sa maison, la mère de Christelle nous observait de loin. Elle s’approche et  nous confie « son impuissance face à la situation ».

« Nous voulions qu’elle continue ses études. Depuis son enfance, elle aimait l’école et travaillait bien. Mais après sa grossesse, tout a changé. Aujourd’hui, nous faisons de notre mieux pour l’aider à s’occuper de son enfant, mais nos moyens sont très limités », explique-t-elle.

L’histoire de Christelle est loin d’être un cas isolé. Dans plusieurs localités du Togo, les grossesses précoces continuent d’interrompre brutalement la scolarité de nombreuses adolescentes. Derrière chaque abandon scolaire se cachent souvent plusieurs facteurs : précarité économique, manque d’informations sur la santé sexuelle et reproductive, violences sexuelles, pression sociale ou encore insuffisance de l’accompagnement familial.

« Beaucoup de filles abandonnent leurs études à cause d’une grossesse. C’est une situation regrettable, mais malheureusement très fréquente dans notre localité », déplore un responsable communautaire.

Le constat est le même dans plusieurs régions du pays. Les statistiques officielles présentées lors d’un atelier national consacré à la lutte contre les violences basées sur le genre révèlent que 2 284 grossesses ont été enregistrées dans les établissements scolaires togolais au cours de l’année scolaire 2024-2025. Parmi elles, 1 319 concernent le premier cycle du secondaire, 948 le second cycle et 17 le primaire. Ces chiffres illustrent l’ampleur d’un phénomène qui continue de compromettre l’avenir de nombreuses adolescentes.

Source: https://indundi.com/

À chaque rentrée scolaire, dans plusieurs établissements de la préfecture de Yoto comme ailleurs au Togo, des enseignants et responsables éducatifs constatent l’absence prolongée de certaines élèves. Pour beaucoup d’entre elles, ces absences marquent malheureusement la fin définitive de leur parcours scolaire.

La pauvreté, un frein majeur à la scolarisation des filles

Les grossesses précoces ne constituent qu’un maillon d’un ensemble plus large de facteurs de vulnérabilité. Parmi eux, la pauvreté demeure l’une des principales causes d’abandon scolaire chez les jeunes filles.

« Dans les ménages à faibles revenus, les dépenses liées à la scolarité ne se limitent pas aux frais d’inscription. Il faut également prendre en charge les fournitures scolaires, les uniformes, le transport et parfois les besoins alimentaires des enfants », explique Serges Kossi, défenseur des droits humains.

Selon lui, lorsque les ressources sont insuffisantes, certaines familles privilégient encore la scolarisation des garçons, considérés comme les futurs soutiens financiers du foyer. Certaines filles sont alors sollicitées pour participer aux travaux domestiques ou aux activités économiques familiales.

Cette réalité est particulièrement visible dans certaines zones rurales où les revenus des ménages dépendent essentiellement de l’agriculture de subsistance. Pendant les périodes de travaux champêtres, de nombreuses filles sont mobilisées pour aider leurs parents, au détriment des études.

À Kouvé, dans la préfecture de Yoto, une mère de cinq enfants évoque les sacrifices imposés par la précarité. « Chaque rentrée scolaire est un véritable casse-tête. Entre les cahiers, les uniformes et les autres dépenses, nous sommes souvent obligés de faire des choix. Pourtant, je veux que mes filles étudient autant que mes garçons », assure-t-elle.

Un autre parent reconnaît que les difficultés économiques peuvent parfois conduire certaines familles à retirer leurs filles du système scolaire.

« Quand les récoltes sont mauvaises, certaines familles demandent aux filles d’aider à faire des activités génératrices de revenus. Ce n’est pas parce qu’elles ne veulent pas qu’elles aillent à l’école, mais parce qu’elles n’ont pas toujours d’autre solution », explique-t-il.

Le poids des tâches domestiques et des normes sociales

Dans de nombreuses communautés, les filles assument très tôt une part importante des responsabilités familiales. Corvée d’eau, préparation des repas, entretien de la maison ou garde des jeunes enfants font souvent partie de leur quotidien avant même le départ pour l’école.

Selon Solange Soklou, jeune activiste engagée pour les droits des filles, cette surcharge de travail a des conséquences directes sur les performances scolaires.

« Ces responsabilités réduisent le temps consacré au repos et aux études. Elles entraînent fréquemment des retards, de la fatigue et parfois une baisse des résultats scolaires », explique-t-elle.

Selon plusieurs parents rencontrés, les responsabilités domestiques restent fortement ancrées dans les habitudes familiales. « Souvent, nos filles doivent aller chercher de l’eau, balayer la cour ou préparer le repas avant de partir à l’école. Nous savons que cela les fatigue, mais ce sont des habitudes qui existent depuis longtemps dans nos communautés », reconnaît une mère de famille.

À cela s’ajoutent des normes sociales qui continuent, dans certains milieux, de considérer que la vocation première de la jeune fille reste le mariage et les responsabilités familiales plutôt que la poursuite d’études longues.

Les mariages précoces, un obstacle persistant

Les mariages d’enfants demeurent également une réalité préoccupante. Dans plusieurs communautés, ils continuent de compromettre l’avenir scolaire de nombreuses adolescentes.

Selon l’organisation Girls Not Brides, environ 25 % des filles togolaises sont mariées avant l’âge de 18 ans, tandis que 6 % le sont avant 15 ans. Ces unions précoces entraînent généralement l’abandon de l’école et réduisent considérablement les perspectives d’avenir des jeunes concernées.

Souvent motivées par des considérations économiques, sociales ou culturelles, ces mariages sont parfois perçus comme une solution pour réduire les charges du ménage ou protéger les adolescentes. Toutefois, leurs conséquences sur l’éducation, l’autonomisation et l’émancipation des filles sont considérables.

Si les mentalités évoluent progressivement, certains parents admettent que les pressions sociales demeurent fortes.

« Aujourd’hui, je préfère voir ma fille terminer ses études avant de penser au mariage. Mais dans certaines familles, on considère encore qu’une fille doit se marier tôt pour assurer son avenir », témoigne un père de famille rencontré à Ahépé.

Une mère ajoute : « Quand une fille est instruite, elle peut mieux se prendre en charge et aider sa famille. C’est pourquoi nous devons encourager leur éducation plutôt que de les pousser vers le mariage précoce. »

Des progrès encourageants

Le Togo a enregistré des progrès remarquables dans le secteur éducatif au cours des dernières années. Selon l’UNICEF Togo, le taux net de scolarisation au primaire est passé de 91,6 % en 2019 à 97,9 % en 2024. Le taux d’achèvement du primaire a également progressé de 86,5 % à 94,6 % sur la même période. Quant au taux de transition entre le primaire et le premier cycle du secondaire, il est passé de 69,1 % à 91 %.

Les progrès concernent également les filles. Leur taux net de scolarisation au primaire est passé de 87,4 % en 2010 à 98,5 % en 2024, traduisant les efforts entrepris par les autorités et les partenaires du secteur éducatif.

L’instauration de la gratuité de l’enseignement primaire public, puis la suppression des frais de scolarité dans l’enseignement secondaire public à partir de l’année scolaire 2021-2022, ont notamment accompagné l’amélioration de l’accès des jeunes à l’école.

Les programmes de cantines scolaires, l’assurance maladie des élèves ainsi que l’augmentation des investissements publics dans le secteur témoignent également de la volonté des autorités de renforcer l’accès à une éducation de qualité pour tous.

En 2024, le budget alloué à l’éducation a atteint environ 191 milliards de francs CFA contre 123 milliards en 2020, soit une augmentation de près de 52 % en quatre ans.

Toutefois, les disparités entre zones urbaines et rurales ainsi que les facteurs socioéconomiques, de même que les normes sociales continuent de limiter l’impact de ces avancées pour certaines catégories de la population.

Quelles solutions pour l’avenir ?

Pour les acteurs engagés dans la promotion des droits des filles, l’amélioration durable de leur scolarisation nécessite une approche multidimensionnelle.

Il s’agit notamment de renforcer l’éducation à la santé sexuelle et reproductive, de lutter efficacement contre les violences basées sur le genre, d’appliquer rigoureusement les lois interdisant les mariages précoces et de soutenir davantage les familles vulnérables.

Solange Soklou plaide également pour une intensification des campagnes de sensibilisation afin de faire évoluer les mentalités et de déconstruire les normes sociales qui limitent encore l’accès des filles à l’éducation.

Les spécialistes insistent également sur l’importance d’améliorer les infrastructures scolaires, de favoriser le maintien des filles dans le secondaire et de mettre en place des mécanismes facilitant le retour à l’école des adolescentes ayant interrompu leurs études à la suite d’une grossesse.

Au-delà d’un droit fondamental, l’éducation des filles constitue un puissant levier de développement économique et social. Une jeune fille instruite dispose de meilleures perspectives professionnelles, participe davantage à la vie citoyenne et contribue plus efficacement au bien-être de sa famille et de sa communauté.

Les études montrent que les femmes ayant bénéficié d’une éducation investissent davantage dans la santé, l’alimentation et la scolarisation de leurs enfants. Dans un pays où une part importante de la population vit encore en milieu rural, l’éducation des filles apparaît ainsi comme un facteur essentiel de développement local, de réduction de la pauvreté et de cohésion sociale.

Source: Le messager

Pour de nombreux parents, malgré les difficultés, l’école demeure la meilleure voie vers un avenir meilleur. « Nous voulons que nos filles aient les mêmes chances que les garçons. L’école peut changer leur vie et celle de toute la famille », résume une mère rencontrée à Ahépé.

Le Togo a accompli des avancées notables dans la scolarisation des jeunes filles au cours de la dernière décennie. Toutefois, la pauvreté, les grossesses précoces, les mariages d’enfants, les violences basées sur le genre et les inégalités territoriales continuent de compromettre le parcours scolaire de milliers d’entre elles.

Garantir à chaque fille togolaise le droit d’apprendre, de réussir et de réaliser pleinement son potentiel exige une mobilisation collective durable de l’État, des communautés, des familles, de la société civile et des partenaires au développement. Au-delà des statistiques, l’enjeu est de permettre à chaque jeune fille de construire librement son avenir et de contribuer pleinement au développement du Togo.

Ce reportage est produit dans le cadre du projet « Jeunes filles et femmes : des voix qui comptent », porté par EkinaMag avec le soutien de CFI dans le cadre du projet MEDIAOS

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