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De Lomé à Paris, Lina Mensah fait parler les silences des femmes

3 août 2026
De Lomé à Paris, Lina Mensah fait parler les silences des femmes
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Des portraits qui interpellent, des scènes qui bouleversent et des messages qui dépassent les frontières. À 31 ans, la photographe togolaise Ayaba Lina Florence Mensah s’impose comme l’une des voix les plus engagées de la photographie documentaire en Afrique. Lauréate de plusieurs distinctions nationales et internationales, elle met son objectif au service des droits des femmes avec une photographie à la fois artistique et engagée. Présentée à Paris lors du programme APPRENDRE de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), son exposition « Halʋ sɩsɩŋ nɩʋ » (« Douleurs de femme » en langue locale kabiyè) dénonce les violences de genre et les obstacles qui entravent la scolarisation des jeunes filles. Dans cet entretien accordé à EkinaMag, elle revient sur sa récente exposition en France, son engagement artistique, la force de l’image comme outil de sensibilisation et son ambition de faire voyager cette exposition au-delà des frontières.

Pouvez-vous nous rappeler le contexte de cette présentation ?

Cette présentation s’inscrit dans le cadre d’une rencontre internationale organisée à Paris pour le lancement du 5e appel à projets du programme APPRENDRE de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), consacré à l’éducation inclusive et sensible au genre. J’ai été ravie de m’associer à cette initiative car, avant d’être artiste, j’ai été formée pour être experte en sciences de l’éducation et de la formation à l’Institut supérieur Don Bosco. Aujourd’hui, je fais de l’éducationnel d’une autre façon : j’utilise la photographie pour sensibiliser. Lors de cet événement, j’apporte ma pierre à l’édifice en prêtant main-forte aux chercheurs et décideurs qui travaillent à rendre l’éducation scolaire plus inclusive sur le continent africain. »

Pourquoi avoir choisi une langue locale pour illustrer cette thématique ?

 Étant Togolaise et très fière de mes origines, il me tient profondément à cœur de mettre la lumière sur nos langues locales. Choisir le kabiyè pour nommer cette série (Halʋ sɩsɩŋ nɩʋ), c’est une façon de faire résonner et prononcer nos mots dans le monde entier, de leur donner une visibilité internationale tout en ancrant ces problématiques dans une réalité culturelle forte. »

Pourquoi « Douleurs de femmes » ?

« Douleurs de femmes » car il s’agit d’une série qui lève le voile sur les violences basées sur le genre et sur des aspects souvent cachés de la vie de nos sœurs, de nos mères et de nos épouses. Souvent, la douleur ne se voit pas, elle se ressent intimement, et la société préfère feindre qu’elle n’existe pas. L’éducation et le poids culturel ont fait intégrer aux femmes l’idée qu’il y a des inconforts et des violences qu’il faut accepter comme « normaux », et qu’il faut garder le silence pour ne pas déranger. Or, les femmes sont des moteurs précieux pour le développement. Une femme libérée de ces fardeaux est une force, et c’est ce que je souhaite mettre en lumière. »

Pouvez-vous revenir sur les différentes photographies exposées, les messages qu’elles véhiculent et leur portée ?

Cette série explore les mécanismes d’oppression qui s’exercent sur les jeunes filles, y compris au sein de l’institution scolaire qui devrait pourtant être un lieu de protection. Mes œuvres abordent des réalités concrètes et souvent passées sous silence :

  • Les grossesses en milieu scolaire, qui contraignent les jeunes filles à abandonner leurs études, parfois pour des mariages forcés.
  • L’insalubrité et l’inadaptation des toilettes scolaires, qui deviennent une cause majeure d’absentéisme pour les jeunes filles pendant leurs périodes de menstruations, un sujet qui reste hélas très tabou.
  • Le harcèlement sexuel et le chantage, illustrés notamment par ce que j’appelle les « notes à caractère sexuel » (ou Notes Sexuellement Transmissibles), où la réussite académique est détournée par des rapports de force. »

Quel rôle la langue joue-t-elle dans la sensibilisation du public à travers cette exposition ?

Je dirais plutôt que mon art visuel a le pouvoir de faire sauter les barrières de la langue. Comme l’a souligné le livret de l’exposition, ces images sont « sans mots, mais pas sans voix ». La force de la photographie fait que, sur tous les continents, que je sois présente ou non pour expliquer, le message viscéral de l’œuvre est compris et ressenti par le public.

Pensez-vous que la photographie constitue un moyen efficace de sensibiliser les populations aux droits des femmes ?

Absolument. Pendant mes expositions, je reçois de nombreux témoignages spontanés. Des hommes et des femmes viennent me voir pour me dire qu’ils ont été témoins de faits violents, ou, plus frappant encore, qu’ils n’avaient pas conscience que leurs propres attitudes ou celles de leur entourage n’étaient pas normales. Ces réactions immédiates et ces prises de conscience directes me confortent dans l’idée que militer à travers la puissance de la photographie est le bon choix. »

Avez-vous déjà reçu des retours sur vos expositions ?

Les retours sont très positifs, et suscitent souvent beaucoup d’émotion, avec parfois même des larmes. Lors de la présentation à Paris, plusieurs personnes ont d’ailleurs exprimé le souhait d’accueillir mes photos dans leurs propres pays. On m’a également conseillé d’organiser une tournée nationale. Étant avant tout une artiste créatrice plutôt qu’une organisatrice d’événements, je serais tout à fait partante si, par exemple par le canal d’EkinaMag, des volontés et des partenariats naissaient pour rendre cette tournée effective !

Propos recueillis par Atha ASSAN

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